La Guémara dit par ailleurs que le roi Hiskyahou n'a pas été le Messie parce qu'il n'a jamais atteint lui même cette dimension de dire un " cantique. " Mais on peut se demander de quelle nature est cette motivation particulière qui a poussé Moché et les Bnei Israèl à chanter à ce moment. A priori, on pourrait imaginer qu'il s'agit là essentiellement d'une expression de reconnaissance du peuple juif vis à vis de D. qui vient de les sauver de l'ultime danger représenté par ce dernier sursaut de la puissance militaire égyptienne.
Or, curieusement lorsque l'on lit attentivement le texte du cantique de la mer Rouge on ne trouve qu'assez peu de versets qui parlent du salut miraculeux du peuple juif. En effet la majeure partie du texte parle de la destruction de l'armée égyptienne. Est ce tellement important ?
Pour donner plus de relief à la question, on peut d'ailleurs remarquer que dans le Hallel, que l'on dit notamment à Pessah, on récite notamment le passage suivant :
-- Que tous les peuples louent l'Eternel, que toutes les nations chantent ses louanges, car Il nous (les Bnei Israèl) a comblés de son amour. --
Ce texte semble complètement paradoxal ! Pourquoi les Non-juifs devraient ils louer D. des bienfaits dont Il comble les Juifs ? !
Pour expliquer ce texte Rav Itshak Meltsen (un disciple du Rav Haim de Volojin) donnait l'image suivante :
Un jour un fils de Roi disparut et fut recueilli et élevé par un paysan qui lui confia toute sorte de tâches dégradantes. Il advint que cet enfant trouva un jouet particulièrement beau qu'un autre parvint à lui dérober à l'issue d'une lutte acharnée. Le petit prince en garda une grande tristesse.
Plus tard, on annonça le passage du Roi dans le village. Or ce Roi avait la réputation d'être particulièrement attaché à la Justice et de tendre l'oreille à toute plainte même du plus humble de ses sujets.
Le petit prince décida donc de tenter de présenter ses griefs au Roi. Or ce dernier lorsqu'il le vit, reconnu très vite son fils disparu. Il le rétablit alors à son rang et dans la joie des retrouvailles le petit prince oublia la motivation initiale de sa rencontre avec le Roi. Par contre le petit voleur compris que son acte l'exposait désormais à de sévères sanctions. Il implora donc le pardon du petit prince. Celui ci lui répondit qu'un prince ne se soucie guère de ce genre de futilités et qu'il n'éprouvait plus qu'indifférence à son égard...
Au niveau des Bnei Israèl l'état d'esprit après les miracles de la sortie d'Egypte était également bien loin de tout souci de vengeance vis à vis de leurs oppresseurs.
Pourquoi donc tant d'intérêt pour les Egyptiens dans ce passage ?
Le Rav Avraham Grodzinski qui dirigea la yéchiva de Slobodka avant guerre explique que l'essentiel de la joie attachée à ce cantique est la joie de la destruction du Mal.
Pour comprendre l'importance de cette explication il est nécessaire de remonter quelques siècles plus tôt et plus précisément à Adam (le premier homme). Le verset de la Genèse " Et l'Eternel fit pousser de la Terre tous les arbres agréables à la vision et bons à manger ainsi que l'arbre de la Vie au milieu du jardin et l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal" est ainsi commenté par Nahmanide : Les commentateurs expliquent que les fruits [de l'arbre de la connaissance du Bien et du Mal] développaient la libido, c'est pourquoi [Adam et Eve] durent cacher leur nudité, (...), et ceci ne me semble pas exact puisqu'il est écrit "et vous serez " Kéélokim "(comme D..)". Quant à l'idée que le Serpent aurait menti, ceci est contredit par l'enseignement des Sages qui disent que "3 ont dit la vérité et ont cependant été effacés du Monde : le Serpent, les Explorateurs et Doeg l'Edomite". Et ce qui finalement me semble juste c'est qu'avant la faute, l'Homme par sa nature, agissait en fonction de son devoir (...) sans haine ni passion mais le fruit de l'arbre fit naître en lui le désir d'agir. (...) Ainsi, après qu'[Adam et Eve] avaient mangé du fruit ils ont disposé du libre arbitre et du désir d'en user en bien ou en mal vis à vis d'eux mêmes et des autres.
Lorsqu'Adam a fauté en mangeant de l'arbre du bien et du mal il a donc commis un acte qui a eu deux conséquences : d'un coté il est devenu "Kéélokim" (comme D.) puisque nos maîtres nous disent que ce que le Serpent a promis (et vous serez Kéélokim) s'est réalisé et donc Adam s'est élevé par rapport à son niveau d'avant la faute, mais d'autre part il a régressé dans la mesure où cette élévation a résulté d'un acte matériel de "consommation". Autrement dit, d'un coté Adam a progressé dans la connaissance et le libre arbitre mais a régressé du fait de l'appétit qui y est désormais associé (de manière tangible ne voit on pas que l'homme désire au plus profond de lui même décider ? Le summum de la réussite sociale n'est il pas de compter parmi les décideurs ?). L'essence du mauvais penchant (Yetser Hara) chez l'Homme résultant de cette faute originelle se résume de ce fait à la volonté d'indépendance vis à vis de son Créateur, le désir profond qui pousse l'Homme a décider lui même de ses actes étant incompatible avec la soumission à l'Eternel.
Le travail de purification de la faute ne pouvait alors n'être que de deux natures : d'une part l'action individuelle de soumission à D. et d'autre part le passage par des étapes de servitude et d'exil qui frappèrent le peuple Juif dans son ensemble. L'aboutissement de ce travail fut le don de la Torah au mont Sinaï qui permit alors au peuple Juif d'atteindre un niveau encore plus élevé que celui d'Adam (qui lui même avant la faute n'eut pas le mérite de recevoir la Torah, et dont les 930 années du reste de son existence consacrées entièrement à la soumission à l'Eternel ne suffirent pas à le rétablir à son niveau antérieur..). En effet, la génération du Désert profita alors pleinement du coté positif de la faute d'Adam (et vous serez Kéélokim) tout en étant lavée du coté négatif.
Toutefois, avant d'aboutir, ce travail nécessita des millénaires d'effort. La difficulté profonde résultait en effet du fait que cette faute, par nature, associait Bien et Mal et que par voie de conséquence, toute action même la plus louable était entachée de Mal (puisque résultant de l'exercice d'un libre arbitre perverti par le désir d'indépendance).
Le travail de purification mentionné plus haut devait donc s'accompagner d'un travail de dissociation du Bien du Mal en associant au Bien l'amour le plus extrême et au Mal la haine la plus extrême, autrement dit la prise de conscience la plus claire que le Bien est synonyme de bonheur et de réussite alors que le Mal est synonyme de malheur et de destruction. Cette évolution dans le coeur et la conscience de l'humanité fut le fruit du travail des individus les plus attachés à D. de génération en génération, de Noah à Avraham puis Isthak et Yakov et ses descendants jusqu'à la génération des Juifs qui sortirent d'Egypte. Les plaies d'Egypte auxquelles purent assister cette génération ne suffirent pas à achever ce travail. Il fallut attendre les miracles de la destruction de l'armée égyptienne c'est à dire la vision des souffrances de leurs anciens oppresseurs pour atteindre ce niveau de lucidité complète comme le dit le verset : Et Israèl a vu la main puissante.
A ce titre, le cantique de la mer Rouge n'est pas seulement un chant de remerciements adressé à D. mais en lui même un acte de libération du peuple Juif de la faute d'Adam en dissociant clairement le Bien du Mal.
La haine du Mal qui s'exprima alors à travers le cantique de la mer Rouge (ou plus exactement la joie de la destruction du Mal), ne signifiait pas une haine des Egyptiens eux mêmes comme nous l'avons indiqué plus haut mais quelque chose de beaucoup plus fondamental qui amena cette génération dans un premier temps à un niveau de prophétie qui dépassait le niveau de Yichzékiel puis six semaines plus tard au Don de la Torah à un niveau spirituel supérieur à celui d'Adam avant sa faute.
Le peuple Juif, malgré les fautes qu'il put commettre plus tard, garda de cet épisode un acquis significatif : un renforcement de la force du Bien tel, que même les actes les plus graves eurent toujours des conséquences positives. On voit ainsi que de la faute du veau d'or résulta la mitsvah du demi sicle d'argent, et on peut même dire que le principe bien connu qui veut qu'une action réalisée initialement de façon intéressée finisse par être réalisée de façon désintéressée (Mithokh ché lo lichma yavo lelichma) en est un des aspects.
Néanmoins, ce travail de dissociation reste un devoir de la Torah. On voit ainsi à travers les textes à quel point nos maîtres ont poussé la haine du Mal. Rav Dessler (tome 5 p 117) cite ainsi le Rachbam sur le début de la 'parachat Vayekhi' qui dit que cette paracha aurait du commencer par le verset " et Israèl s'installa au pays d'Egypte "mais les communautés n'ont pas voulu terminer la paracha précédente (Vaygach) par le verset" Et Joseph les installa sur la terre égyptienne du Pharaon " qui évoquait le malheur. Et de quel malheur s'agit il ? De la possession de sa terre par un souverain idolâtre ... D'après Rav Dessler l'amour de D. est effet indissociable de la haine du Mal.
Curieusement, il se trouve que le calendrier Juif prévoit quelques
semaines après la parachat Béchalah le chabat Zakhor puis
la fête de Pourim. Les Mitsvoth qui y sont attachées, en particulier
la destruction d'Amalek ou le devoir de s'enivrer jusqu'à ne plus
distinguer le fait de bénir Mordekhai ou de maudire Haman, peuvent
se comprendre à la lumière des commentaires précédents
comme une occasion qui nous est donnée, chacun à notre niveau
d'exprimer notre joie du triomphe du Bien et notre haine du Mal (qui se
traduit par la joie du châtiment infligé à Haman.)