Le judaïsme est régulièrement accusé d'intégrisme, peut-être par souci de pseudo impartialité, surtout lorsque l'on veut paraître objectif, face aux véritables intégrismes que l'on vise véritablement : que peut-on répliquer à des amalgames aussi faciles et aussi grossiers ?
Questions :
1° Plusieurs textes évoquent dans la paracha de BO une limitation du pouvoir de décision du pharaon :"j'ai endurci son coeur", "afin que tu enseignes à tes enfants" , "afin que les générations futures sachent", "et l'Egypte saura que je suis D.".
2° Après la consultation du peuple par D. sur le choix de son devenir, l'engagement vibrant du peuple, campant dans le désert du Sinaï, s'exprime ainsi: "et le peuple répondit: nous ferons et nous écouterons". Contrairement à ce que laisse apparaître ce texte, les commentateurs déclarent que ce choix, qui s'est fait en pleine connaissance de cause, s'est tout de même fait sous la contrainte. Un peuple aussi redevable vis à vis de son libérateur pouvait-il lui refuser quelque chose?
3° La sortie d'Egypte et son corollaire thématique, la liberté, forment un thème qui occupe dans la tradition juive une place absolument centrale :d'une part à travers la célébration des 3 fêtes de pèlerinage, d'autre part à travers la pratique de très nombreuses mitsvot. Pourquoi cette place centrale pour ce qui semble relever plus du social que du religieux ? En quoi l'intérêt d'Hachem pour les Juifs démontre-t-il au pharaon et aux yeux du monde sa véritable nature ?
Réponses :
La liberté est, semble-t-il, corrélée à de grands équilibres, essentiels à la vie religieuse, particulièrement menacée lorsque cette liberté fait défaut : l'unité/la diversité, la recherche d'absolu /la recherche de l'équilibre et de la justice, la distance due au respect ou à la crainte et associée aux rapports dominant dominé (guévoura) /la proximité créée par l'affection, et liée aux rapports d'égalité (cette notion doit être encore expliquée) - forme de communication propre à la hiérarchie du type déclaration qui n'attend pas de réaction de l'interlocuteur et qui ne sera pas modifiée par elle (guevoura) /communication avec échange interactif. Cette relation d'égalité est façonnée par cette faculté de communiquer propre à l'homme (hessed).
- La dépendance complète (l'esclave, le pauvre)/ l'indépendance complète (l'homme avant la création de la femme, ou l'homme sans le besoin de donner ou recevoir ; ou l'homme riche et sans besoin passant par l'autre) dans ces deux situations la communication horizontale interactive n'existe pas. - Le vrai/ la place hiérarchique de ce vrai dans l'échelle des valeurs.
1/ la liberté Thoraïque se définit fondamentalement comme un antagonisme de l'idolâtrie: l'idolâtrie étant une vision binaire absolutiste du monde, une vision idéaliste qui ne laisse aucune place à l'homme, une vision dans laquelle il doit se trouver d'une part les divinités, les grands idéaux, ou les valeurs dignes d'intérêt ; et d'autre part ceux qui ont la chance de s'y soumettre en adorateurs, ou ceux qui doivent être réduis à jouer le rôle d'un utilitaire impersonnel. Ce système extrêmement embrigadeur, rigoureux, sévère, et hiérarchisé, n'a pas seulement existé dans l'histoire antique : le capitalisme, le patriotisme, le fascisme, le communisme, le nazisme, sont des systèmes qui ont plus ou moins réduit le rôle de l'individu à sa petite échelle unitaire en faveur d'absolus plus ou moins vrais pour certains, plus ou moins aberrants pour d'autres. La charité ne pourra être considérée davantage comme une valeur absolue: "la charité en faveur du méchant est cruelle pour sa victime".
2/ la liberté dans le judaïsme situe l'homme dans un rapport de force, dans son interaction avec son environnement. Sa place dans cet environnement doit être celle d'un être dominant (genèse chap. 1 : "et dominez le"). Lorsque l'on parle de l'homme, on n'entend pas de la civilisation humaine, c'est bien l'individu dont il s'agit. La Thora exige, semble-t-il, du réalisme, l'impossible : l'homme est statistiquement insignifiant à l'échelle des grands nombres lorsqu'on considère l'intérêt, la puissance, le bien être de la majorité. L'intérêt et les convictions personnels sont indéfendables devant les grands courants de pensée, qui renversent tant de valeurs sur leurs passages. La hiérarchie sociale se présente comme une pyramide : le sommet sera d'autant plus éloigné de la base, que la société sera développée, et le rôle de l'individu placé à la base sera d`autant plus négligeable par rapport à l'individu placé au sommet.
Dans ces conditions, réplique la Thora, la machine qui fait le travail de plusieurs hommes, plus vite et mieux, devient naturellement sacrée. Lorsqu'un courant de pensée prend suffisamment de consistance pour que le devenir ou l'intérêt d'un homme face à ce courant devienne négligeable, nous faisons face à un phénomène qui s'appelle l'idolâtrie. Le risque d'une société très hiérarchisée est l'émergence d'un pouvoir absolu, confinant à la divinisation d'un homme. Rappelons-nous du réalisme, et parfois du surréalisme de la Thora qui s'emploie à présenter ses personnages sans aucun héroïsme, personnages qu'elle évite soigneusement de diviniser : (mort de Moïse devant tout le peuple et l'interdiction qui lui est faite d'entrer en Israèl) ; elle plante un décor très proche de la réalité quotidienne sans tomber dans le travers de la tragédie, ou du grandiose. Rappelons-nous de cette pensée talmudique qui n'est essentiellement, ni mystique ni religieuse, mais juridique, sa recherche sera plutôt celle de l'équilibre que celle de l'absolu: ce n'est pas dans le judaïsme que l'on trouvera un rabbin qui prônera le dépouillement des riches pour réaliser l'égalité sociale !
3/ La liberté réglemente les rapports inter-humains et les rapports de l'homme à son créateur. La particularité humaine de la communication qui fait tant défaut à l'animal est la capacité de s'exclure du rapport dominant dominé. L'égalité permet à chacun des protagonistes d'être tour à tour donneur puis receveur (on appellera chez l'homme une communication sans attente de retour, une déclaration. Cette forme de communication est plus puissante et se rapproche de celle de l'animal). L'égalité dans la communication n'exclut pas l'inscription des rapports humains dans un système hiérarchisé. Le Cantique des Cantiques décrit cette relation complexe entre le peuple juif et son Créateur : parfois, le peuple Juif y joue le rôle de la mère qui couronne son fils, le rôle de ce fils étant joué par D.. lui-même. D'autres fois, il joue le rôle de la jeune fille qui échange quelques paroles avec sa soeur jumelle, là encore ce rôle est joué par D. lui-même ; cet échange de point de vue se fera avec une franchise et sur un pied d'égalité sans pareil. D'autres fois enfin, le peuple Juif jouera enfin le rôle de la fille qui, seule, sait tout ce que sa mère( D..), a fait pour elle.
4/ L'unité dans notre système libertaire est un phénomène réglementé :- une condamnation à l'unanimité ne peut être prononcée: l'unanimité serait-elle suspecte? non, ce coupable n'a pu se faire un seul avocat la règle de la diversité minimale est enfreinte, le condamné à mort sera relaxé !
- Le peuple juif est envisagé depuis son origine comme une fédération de 12 tribus.
- La valeur numérique du mot unité (`éhad') est 13 : cela signifie qu'il est un dépassement du 12 qui représente comme le 7 d'ailleurs, l'éventail maximum des possibilités : cela signifie encore que l'on ne peut envisager de faire l'unité qu'après avoir considéré la diversité. L'unité issue de l'embrigadement idolâtre est formellement bannie, le seul embrigadement légal est l'embrigadement monothéiste strict et non partisan ; le prosélytisme restera, pour tout observateur objectif, une démarche non juive.
5/ La liberté réglemente également la soumission occasionnée par le travail ou par la diminution des ressources. Le patrimoine familial et la liberté sont inaliénables à long terme : 7 ans ou 50 ans. L'accession à la propriété matérielle et morale n'est pas un luxe, mais une obligation. - La propriété (pour les terrains) est obligatoire mais pas absolue: elle retombe dans le domaine public pendant 1 an tous les 7 ans. Il faut éviter les travers de l'embourgeoisement!
La Thora utilisera des termes différents pour nous évoquer l'une ou l'autre des acceptations communes de la servitude : l'acceptation non juive de la servitude sera évoquée par le nom perse ('imraa' : "tu ne pourras te conduire en maître avec elle" se dira "lo titamére ba"). L'interdiction de l'aliénation du statut humain d'un serviteur ou de sa dignité ne sera jamais remise en cause. Il y a 5 occasions où la Thora utilise un terme étranger : dans chacune d'elles, l'emploi de ce mot étranger traduit l'étrangeté de ce concept pour le judaïsme (Rav Kohn).
Le serviteur juif obtiendra ce statut de serviteur pendant une période maximale de six ans. Seules des situations extrêmes aboutiront à ce miniprogramme de réinsertion sociale : la paupérisation extrême, ou la condamnation d'un tribunal à s'acquitter du montant d'une rapine. Ce miniprogramme de réadaptation sera assorti d'une aide à la réinsertion dès la liberté retrouvée, par l'ancien patron !
6/ Revenons à la liberté du pharaon, et au libre arbitre en général : la liberté n'a aucun sens si elle n'est pas assortie d'un pouvoir. Pour certaines personnes, offrir un certain pouvoir implique de leur part l'utilisation maximale de la marge de manoeuvre auquel il donne droit : si l'on propose à un alcoolique un verre de liqueur de son goût, on peut prédire sans grande difficulté sa conduite future. Le pharaon ne remet pas en question ses convictions, lorsque l'occasion lui en est donnée. D.. lui fait pourtant l'honneur de lui parler d'égal à égal. Le mot endurcir se dit en hébreu `léhabéde' qui veut dire aussi honorer. C'est l'honneur, qui est fait à un homme de choisir et de pouvoir, qui l'empêche de soupçonner l'existence même d'un être suprême et bienveillant, qui a pu le précéder et qui lui donne ce qui lui appartient en propre: le pouvoir. Dans ce cas s'abstenir d'exercer son pouvoir revient à reconnaître le pouvoir de ce Créateur (notion du Chabbat).
7/ La liberté du peuple juif : dans un système libertaire le changement s'exprime à deux niveaux : le premier est apparent et rapide, le second concerne le vécu émotionnel, il est lent.
Deux symboles très différents entourent les deux fêtes de pèlerinage que sont Pâque et la fête des Cabanes : à Pâque on met en scène la volonté du peuple juif qui décide d'affronter le désert, la rapidité des mécanismes de mise en place de la volonté, la puissance de la nature et de D.. au service de l'homme (par l'interdiction d'utiliser des ferments pour la confection du pain : ils ont pour effet d'augmenter son volume par l'action du temps. L'agneau pascal, mangé, ceinture bouclée et chaussures aux pieds donne à cette mise en scène l'impression de la puissance et de la rapidité. La période printanière de cette célébration évoque la brutalité du renouveau de l'histoire Juive).
Pendant la fête des Cabanes, on met en scène au contraire la fragilité du peuple juif face à son environnement. Le temps, ici, y est démesurément long (le chiffre de 40 années pour cette traversée du désert, évoque ce qu'il y a de complet dans un cycle). Le travail ne consiste plus à créer la nouveauté dans l'histoire, ici la cible de tous les efforts est ce moi intérieur et secret. La volonté est toujours omniprésente, elle est seulement beaucoup moins spectaculaire.
Conclusion :
"Après tout, s'il y a de la religion, il doit bien y avoir de
l'intégrisme": à ceux pour qui le doute justifie l'accusation,
je dirai le plus sincèrement du monde : je ne connais pas d'humanisme
plus grand que celui de la Thora !