Séfer Devarim, le Livre du Déteuronome, est le seul qui débute par cinq versets d'introduction qui installent en détail l'action dans le temps et dans l'espace. Quel est le sens de cette introduction ?
Le commentateur, Rabbi Ya'akov Zvi Mecklenbourg, dans son oeuvre Haktav Vehakabala, découpe ce cinquième livre de la Torah en trois parties : après ladite introduction les directives morales de Moché Rabénou, puis, à partir des Dix Commandements répétés dans parchat Va'et'hanan, la répétition des mitsvoth et, enfin, les berahot et kelalot, les bénédictions et malédictions.
D'autre part il y a une différence d'expression entre les 4 premiers livres de la Torah et la première partie du livre Devarim. Les quatre premiers livres narrent les paroles de Hachem, de D., adressées à Moché Rabénou à l'attention des Bné Israèl , alors que dans Devarim Moché Rabénou interpelle directement le peuple, en parlant à la première personne (comme par exemple dans le verset : "Comment puis-je supporter vos querelles ?" 1/12).
Nos hahamim, nos sages, donnent à ce sujet 2 commentaires :
- C'est que Moché a dit de lui même les kelaloth, les malédictions, qui se trouvent dans ce livre.
- Dire que toute la Torah est écrite par Hachem, par D., sauf ne serait-ce qu'un seul verset, c'est mépriser les paroles de D. (Sanhédrin Helek)
Malbim résout cette contradiction de la façon suivante : Tout Devarim est écrit, comme les 4 livres précédents, par Hachem, par D., et Moché Rabénou n'y a pas ajouté le moindre 'youd' (plus petite lettre de l'alphabet) - de même qu'aucun prophète ne peut innover une mitsvah -. Les paroles ont été prononcés par Moché Rabénou aux Bné Israèl tout au long des 40 ans de la traversé du désert, mais ce n'est qu'à la fin de cette période que D. lui a donné l'ordre de les écrire dans la Torah, et qu'elles prirent la même kedoucha, la même sainteté, que tout autre verset.
Le midrach Raba, rapporté par le Yalkout Chimoni (par. 797, nous enseigne au sujet de la particularité du séfer Devarim : "marpé lachon 'ets 'haïm", l'arbre de vie qui est la Torah, guérit la langue. Lorsque Hachem veut confier à Moché la mission de parler au Pharaon, Moché répond : "Je ne suis pas un homme qui possède la parole" (Chemot 4/10). Puis, au début de notre livre de Devarim nous lisons : "Voici les paroles que Moché a dites." Une fois que Moché a acquis la Torah, sa langue est guérie et il commence à parler !
Revenons maintenant sur ce verset d'introduction : "Voici les paroles qu'a dites Moché à tout Israèl au delà du Jourdain, entre Paran et Tafel, Lavan, Hatséroth et Dizahav."
Rachi explique qu'on ne peut pas entendre dans l'énumération des endroits une simple localisation des campements mais, même au sens premier le verset parle déjà du vif du sujet : Comme il s'agit de reproches, Moché Rabénou cite tous les endroits où le peuple d'Israèl a fauté devant D. et il ne le fait que par des allusions par égard pour eux. (ainsi, la plaine, arava, évoque la faute de ba'al pe'or, lavan, les plaintes au sujet de la manne.)
Paradoxalement, les reproches émanent parfois du plus grand ami et les paroles agréables du plus grand ennemi.
Sur ce premier verset le Midrach Raba commente "mokhiah adam, aharé hen yimtsa mimahlik lachon"- celui qui réprimande un homme trouvera après la grâce d'avantage que le flatteur (Michlé 28/23). - Celui qui reprimande fait allusion à Moché Rabénou qui réprimande les Bné Israèl à chaque écart de conduite et le flatteur fait allusion à Bil'am, l'ennemi d'Israèl, qui les entraîne par ses paroles doucereuses à s'embourber dans leurs erreurs.
Le Ralbag explique : La tendance naturelle est d'apprécier celui qui ne nous reproche rien, à plus forte raison s'il abonde dans notre sens, et de fuir celui qui relève nos erreurs.
La Guemara dit dans Ketouvot : si tu vois un Rav qui est apprécié par les gens de sa ville, c'est souvent parce qu'il ne leur fait pas de remarques sur leur comportement.
Pourtant, vouloir réellement le bien de quelqu'un ça n'est pas passer sur ses égarements, mais trouver les mots pour l'aider à s'améliorer et à abandonner ses erreurs. Ce verset dans Michlé dit "il trouvera après la grâce" et le mot employé pour après est "aharé " qui exprime un futur éloigné ; lorsqu'avec le temps on s'aperçoit que les avertissements étaient justifiés.
En revanche, le charme du flatteur finit par disparaître. Mais le véritable visage met parfois des années à se révéler.
Le Yalkout Chimoni (793) cite également : "Ton ami te dis :"prends garde à toi." mais ton ennemi te dis: "n'aies pas peur, lance toi." car pour lui peu importe si tu chutes.
Le premier mot de Devarim est "Ele" Ceux -si (sont les paroles). Ce terme a un sens exclusif : celles-ci sont les paroles que Moché a adressées au peuple, à l'exclusion donc d'autres paroles. Lors des multiples conflits qui ont eu lieu pendant la traversé du désert, explique R. Chlomo Kluger, Moché Rabénou a un langage très dur avec les Bné Israèl ; mais dès qu'il parle à D. il est leur avocat dévoué jusqu'à la dernière limite, qui plaide leur cause à toutes forces et n'a arrêté avant d'avoir obtenu leur pardon.
Le premier verset s'étend encore ainsi : Ces paroles là de réprimande, sont le langage de Moché qui s'adresse aux Bné Israèl ; ceci exclut les supplications qu'il déversait devant Hachem et qui exprimaient son attachement et son affection sans limite pour son peuple.
Là où la réprimande constructive est nécessaire, elle ne contredit pas les sentiments fraternels; elle n'en est qu'une autre expression.
Les trois versets suivants de l'introduction au Séfer Devarim sont (2) : "Il y a onze jours de marche entre Horev et Kadech Barnéa (la traversée du désert." (3) "Ce fut après 40 ans, le onzième mois... Moché dit aux Bné Israèl tout ce que Hachem lui avait ordonné." (4) Après qu'il eut vaincu Sihon, le roi de Emor et Sihon le roi de Bachan.
Rav Chlomo Kluger commente ces verset à partir d la guemara Nedarim 37a qui dit : de même que Hachem a enseigné la Torah gratuitement, de même nous devons l'enseigner gratuitement. Le guemara dit encore qu'un élève ne peut cerner pleinement l'enseignement de son maître avant l'âge de 40 ans.
Pendant 40 ans les Bné Israèl soupçonnaient quelque part, à un niveau très subtil, Moché Rabénou de rechercher un intérêt ou une gloire personnelle.
Ce n'est qu'au bout de 40 ans qu'ils acquièrent la certitude absolue du contraire et bien de la façon suivante : Moché savait par prophétie que sa dernière tâche sur terre était la guerre contre les rois Sihon et Og - après cela il devait mourir. Cette guerre était donc complètement contraire à son intérêt personnel. (verset 4) C'était seulement alors, que les Bné Israèl perçurent à posteriori un éclairage différent, ils savent maintenant que Moché ne voulait autre chose que leur bien depuis le départ.
Elé hadevarim - Ce sont les paroles qu'il prononce pour son intérêt, pensaient-il de prime abord. Mais ce jugement n'était dû qu'à l'étroitesse de leur propre esprit. Car il n'y a qu'onze jours de marche de Horev à Kadech Barné'a (verset 2) et dans un temps si court on ne peut saisir le fond de la personnalité du rav (du maître).
Mais après 40 ans (verset 3), on connaît ses motivations profondes ; on voit que : "Moché enseigne ce que Hachem lui avait ordonné" et de même que Hachem le lui ait enseigné gratuitement, de même Moché a agi, sans aucun intérêt personnel.
Moché Rabénou, en tant que responsable du peuple d'Israèl, se doit de nous réprimander et il nous enseigne cette tâche difficile. Mais il ne le fait que lorsqu'il est sûr que ses paroles seront acceptées, à la veille de son départ de ce monde, comme, autrefois, l'avait fait Ya'akov Avinou, l'ancêtre Jacob.
Ainsi il ne provoquera pas la moindre blessure dans l'amour propre d'un ben Israèl, qu'il aurait rencontré après les réprimandes.
Il parle de la façon la plus délicate possible, par des simples allusions à des lieux ; car il sait que les Bné Israèl ont la finesse de saisir ces allusions, donc insister davantage aurait été inutile et déplacé. Le verset témoigne que Moché a parlé à tout Israèl, c'est à dire que tous étaient au niveau de percevoir ce message. Moché rabénou ne réprimande qu'après avoir intégré toute la Torah, que sa langue est guérie, ses paroles sont entièrement dans l'intérêt de l'autre et sont perçues comme telle.
Puissions nous avoir le mérite et le bonheur de vivre au quotidien
que les conflits provenant d'une recherche de vérité ne soient
que temporaires et qu'ils débouchent sur des liens encore plus renforcés.