Parmi les diverses lois de cette paracha, il en est une qui est fondamentale pour l'application de l'ensemble de toutes les autres, que le verset énonce ainsi : "De toute parole de mensonge tu t'éloigneras." Il y a lieu de se demander ce qu'on appelle parole de mensonge et jusqu'à quel point il faut s'en éloigner.
Un roch yechiva (directeur d'une école talmudique), de la génération précédente, l'auteur du Or Ya'el, nous propose le développement suivant :
Si le terme mensonge vient pour désigner les paroles de celui qui énonce une chose qui n'est pas, cela ne semble pas nécessiter une grande réflexion. Mais à travers les paroles de nos Sages, nous allons voir à quel point nous sommes loin de la vérité et nous ne savons pas ce qu'est le mensonge.
Dans le traité du Talmud de Chavou'oth , les Sages affirment "D'où sait-on que lorsque deux personnes viennent au tribunal pour une affaire, l'une revêtue pauvrement, l'autre d'habits de grande valeur, nous devons demander à cette dernière de se revêtir comme son protagoniste afin de ne pas provoquer de jugement en sa faveur ? Parce que le verset dit justement : "De toute parole de mensonge tu t'éloigneras."
Réfléchissons bien : Ce texte nous indique que les juges doivent se dire cela car il se peut qu'ils favorisent celui qui porte de beaux habits par rapport à son adversaire pauvre.
Ce texte concerne bien chaque juge, même celui de la stature et de l'intégrité de Moché Rabénou, qui se prépare avec toute sa sainteté et son sérieux à porter un jugement de la plus stricte justice, comparé à la création du ciel et de la terre, et qui applique la recommandation faite à chaque juge de se sentir, lors de son jugement, "une épée suspendue entre ses épaule et l'abîme de l'enfer étalé à ses pieds." Et c'est bien à un tel juge, imprégné de la crainte dûe à la présence divine dans chaque tribunal, et qui cherche de toutes ses forces à porter un jugement équitable sans léser personne, que se présentent ces deux protagonistes dont il sait que celui qui porte un bel habit est riche et puissant et que l'autre est un pauvre mendiant qui frappe aux portes.
Or, une autre exhortation est donnée aux juges face à une telle situation dans le verset : "Vous ne craindrez aucun homme." Il est donc clair que notre juge s'est préparé à ne pas ressentir plus de considération ou de respect envers l'un des protagonistes qu'envers l'autre.
N'est-il pas étonnant qu'après tout cela, quand le riche se tient devant lui avec son bel habit, et le pauvre dans ses guenilles, nos Sages font raisonner à ses oreilles : interdiction absolue pour toi de les juger ainsi car tu te rapproches du mensonge en les voyant dans leurs habits et il y a lieu de craindre que tu favorises le riche.
Et il est vraiment stupéfiant de voir que nos Sages viennent secouer un tel homme, juste et pieux, en pleine conscience de la situation de ceux qu'il va juger et qui lutte déjà lui même pour ne pas se laisser influencer, et l'avertissent qu'il est au bord du précipice, où il pourra tomber s'il les juge tel quels, et lui crient : "Fuis de là et ne les juge pas ainsi, tel que le verset te le dit : "Tu t'éloigneras de toute parole de mensonge." Et tout cela pour quoi? Il faut en déduire que les Sages ayant vu au plus profond de chacun et dévoilé ses tendances les plus secrètes savent que tout homme, même le plus intègre, tant qu'il juge avec ses yeux de chair et de sang et voit devant lui une belle parure et un vêtement usagé, toute son équité et intégrité ne suffisent pas à écarter le risque que la belle parure ne lui aveugle les yeux et qu'il fasse pencher à cause d'elle la balance. Jusque là va l'impact du regard.
Plus encore, ce juge n'a ni remède ni solution pour déraciner tout favoritisme, ni par une compréhension profonde de la nécessité de juger avec droiture, ni par une mise en garde sur la honte et les conséquences terribles d'un faux jugement, ni par des supplications envers D. pour qu'Il le sauve de l'erreur car tous ces moyens n'empêcheront pas ses yeux de se laisser éblouir par l'éclat d'un habit : l'unique conseil est de demander au propriétaire de la belle tunique de se revêtir comme son protagoniste ou inversement. Sans cela, le juge le juge ne sera pas éloigné de tout velléité de mensonge.
Nous pouvons encore approfondir le sujet : voilà donc notre juge qui écoute sans hésiter ces exhortations et ordonne leur application et voilà le riche et le pauvre vêtus pareillement. Il est alors permis au juge de juger et la Torah lui garantit qu'il s'est bien éloigné de toute trace de mensonge et qu'il trouvera la vérité.
Nous restons stupéfaits devant ce phénomène : où s'est envolée toute la crainte de pervertir le jugement ? L'image du pauvre en guenilles n'est-elle pas encore présente à ses yeux derrière la tunique empruntée pour un bref instant ? Ou inversement, le souvenir de la belle parure du riche, a-t-il pu disparaître lorsqu'il voit celui-ci habillé pauvrement ? L'un s'est-il enrichi ou l'autre appauvri soudainement ?
Certainement pas, et notre juge en est convaincu. Mais ainsi a décidé la Torah. Son auteur est le Créateur qui nous enseigne par là la vulnérabilité de chacun. Même un esprit brillant et un coeur désintéressé pourra être aveuglé par le simple éclat d'une boutonnière, et inversement, dès que cette vision de richesse est écartée de lui, il est conforté dans sa volonté de justice. Il n'y plus de crainte à avoir du moment que ses yeux ne voient que deux habits semblables. Ainsi voient les yeux de chaque homme.
Nous venons ainsi de voir que la recommandation de la Torah de s'éloigner de tout mensonge ne concerne pas seulement le gros mensonge qui s'étale devant chacun. Il s'agit aussi de s'éloigner de toute vision trompeuse, y compris de son propre regard. Et même le regard pur d'un grand de la génération qui de toute sa vie n'a pas regardé plus loin que les quatre coudées qui l'entourent, et s'est investi uniquement dans l'étude de la Torah, même un tel regard est trompeur et mensonger et peut inciter à favoriser quelqu'un par rapport à son prochain vêtu de haillon.
Ainsi, toute personne sensée et ayant du coeur sera d'une part
effrayée par sa terrible vulnérabilité et les lourdes
conséquences qui en découlent et d'autre part remplie d'une
joie immense et de reconnaissance envers son Créateur "qui nous
a choisi parmi tous les peuples et nous a donné Sa Torah" pour nous
montrer les chemins à suivre pour s'écarter de toutes les
embûches et suivre la voie de la vérité et de l'éternité.