PARCHAT BEHAR

LE CHABBAT DE LA TERRE


Rav Yitshak Jessurun

La mitsva de chevi’ith est certainement une mitsva qui ne se fait pas facilement. Pendant une année entière l’homme juif, habitant sur sa terre en pays d’Israël, a l’obligation de laisser son champ en friche. Aucun travail ne doit être effectué. Le temps est sanctifié et cette fois ci à travers les champs. On ne laboure pas le champ ni on y sème, on n’émonde pas les arbres et on ne leur apporte pas d’eau supplémentaire. Les fruits qui poussent naturellement pendant cette année peuvent être consommés, mais ils ne peuvent pas être stockés. On les cueille et on les mange seulement au fur et à mesure. Le commerce avec les produits du champ est rigoureusement interdit. En effet, pendant cette période, on ne doit pas se considérer comme propriétaire du champ. On déclare les terrains hefker, c’est à dire qu’on laisse l’accès libre à toute personne et on en profite à titre égal avec tout le monde. De surcroît le produit du champ est kadoch, sacré, et doit être consommé avec précaution: on veille scrupuleusement à ne pas perdre ou gâcher quoique ce soit des fruits ou des légumes. Même les épluchures doivent être traitées avec respect et sont sujets à des halahoth, à des prescriptions bien précises.

Si le chômage du septième jour de la semaine rehausse et sanctifie le temps, celui de la septième année fera encore infiniment plus! La Torah qualifie, en effet, cette année d’une année de Chabbat. Un compte simple et intéressant relève le fait que les 52 jours de Chabbat de l’année multipliés par les sept années du cycle de la chemita, nous donnent le nombre de 364 jours d’une année. Dans ce sens cette année nous propose une occasion supplémentaire de relever la kedoucha, la sainteté de la terre.


Rappelons d’abord l’essentiel de la mitsvah de chemitah.

Nous trouvons dans la Torah deux prescriptions distinctes pour la septième année:

  1. Chemitat karka’oth, l’abandon des terrains en Israel.
  2. Chemitat kessafim, l’abandon des dettes en tout endroit.

Chemitat karka’oth :

Au niveau de la Torah cette mitsvah comporte plusieurs prescriptions, à savoir:
  1. l’interdiction des principales activités agricoles, comme labourer, semer et récolter. La quasi totalité des travaux du champ est interdite.
  2. Le champ doit être rendu hefker, c’est à dire accessible à toute personne. Tout le monde, à titre égal, peut consommer les fruits.
  3. Le commerce avec les fruits est interdit (issour se’hora).
  4. La récolte est kadoch, sacrée. Les fruits peuvent être consommés uniquement de la façon habituelle. Il faut scrupuleusement veiller à ne pas gâcher de la nourriture (le’o’hla velo le’iboud).
  5. Lorsqu’une certain espèce ne se trouve plus dans les champs, on est obligé d’éliminer cet espèce également de la maison. Ceci est appelé bi’our.

Chemitat kessafim :

  1. A la fin de la septième année, tous les emprunts contractés auparavant seront automatiquement annulés.
  2. Il est alors interdit au créancier de réclamer ses dettes ou même seulement de rappeler à son débiteur l’existence de l’emprunt (issour de lo yigoss).
  3. Si toutefois le débiteur souhaite, le délai de la septième année passé, honorer sa dette tout de même, ceci sera louable. Néanmoins, le créancier est obligé de lui rappeler qu’il a dûment annulé toutes les obligations et de ce fait on ne lui doit absolument rien. Si le débiteur déclare vouloir rembourser quand même, af al pi ken, on est autorisé d’accepter.

Selon la majorité des décisionnaires, de nos jours, ne possédant plus notre Beth Hamikdach, notre Temple, la mitsvah de chevi’ith ne s’applique plus de la Torah. Cependant, tous nos maîtres sont d’accord qu’une obligation derabanan, d’ordre rabbinique, existe, à respecter rigoureusement de la même façon toutes les prescriptions. En effet, de plus en plus nombreuses sont les personnes en Israël qui s’efforcent actuellement, malgré les innombrables difficultés, à respecter toutes les multiples prescriptions de cette mitsvah. Que le mérite de l’accomplissement de cette mitsvah puisse nous rendre notre Beth Hamikdach, rapidement, bimhéra biyaménou, amen.


Pour quelle raison est ce que la Torah nous prescrit une mitsva aussi difficile?

Nous proposons ici trois commentaires sur la mitsvah du chômage de la septième année.

En lisant une des sections du texte concernant cette mitsvah nous remarquons immédiatement l’insistance sur la place du pauvre. Ainsi lisons nous: Six années durant, tu sèmeras ton champ et tu récolteras, mais la septième année tu la délaisseras et l’abandonneras et l’indigent de tes champs s’en nourrira (Chemot 23-10). La Torah a voulu - semble-t-il bien - qu’une année durant, riche et pauvre vivent à titre égal. Le temps d’une année, le pauvre n’est pas stigmatisé, pas marqué par le fait qu’il ne peut subvenir à ses propres besoins, une année il vit comme tout le monde sans se sentir désavantagé. En même temps, pendant 365 jours le riche a l’obligation de délaisser les fortunes de son champ pour se nourrir de la même façon que l’indigent. Il découvrira le monde de ceux qui ne sont propriétaires d’aucun terrain, d’aucun champ, de ceux qui n’ont pas de possessions, incapables d’assumer matériellement leur vie et obligés de se remettre aux sentiments charitables d’autrui. Y a-t-il meilleure façon de prendre conscience des dures réalités de ce monde? Y a-t-il une autre manière de connaître le caractère rude qui est la part des moins fortunés? Le capitalisme a voulu faire avancer le monde en faisant découvrir les richesses de la terre d’une façon équitable à tous les occupants de la terre. Il a voulu donner la chance aux infortunés de se rehausser et de se relever de leur situation précaire. Cependant, la Torah semble en permanence préoccupée par la réalité du caractère utopique que ce rêve comporte pour certains. Ainsi a-t-elle ordonné aux personnes aisées de ne pas attendre la réalisation de ce projet mais de s’abaisser pour aller vers les nécessiteux et de prendre conscience de la difficulté de leur statut social.

Ainsi, de la même façon que la kedoucha, la sainteté, du jour du Chabbat s’étend trois jours en arrière et trois jours en avant, l’année de chemita aussi doit être centrale dans la vie de l’homme en ce qui concerne sa relation avec les nécessiteux.

C’est de cette manière que nous comprenons fort bien qu’à la fin de cette année l’homme aisé est ordonné d’annuler toutes ces dettes que les pauvres ont contractées auprès de lui pendant les six années précédentes. Il s’agit là de la conclusion naturelle de l’expérience qu’il vient de faire avec eux.

Dans la relation avec le pauvre cette mitsvah remplit donc une double fonction : au niveau de la personne du pauvre de lui donner une certaine respectabilité : cette année la frustration de l’inégalité sera levée. Pour le riche, de le rendre réellement conscient de l’existence de la personne du pauvre et de ses souffrances. ( La Torah n’est pas tant préoccupée par le problème de la pauvreté que par celui du pauvre lui même!)


Selon les commentaires, le thème le plus fondamental de la mitsvah de chevi’ith est celui de la emouna, la confiance et la foi en D.: Un homme possède un champ. Celui-ci est la source de son gain pain. Comment l’abandonnera-t-il une année durant, comment fera-t-il pour délaisser ce qui constitue l’unique assurance de sa vie matérielle? Le midrach qualifie cet homme, en effet, de malah, d’ange et d’un gibour ko’a’h, d’héros véritable! Déjà un jour de Chabbat, un jour chômé, 24 heures de trêve de nos travaux importants, semble souvent demander un effort supérieur, alors une année entière?

L’homme qui respecte le Chabbat de la terre est l’homme qui affiche le savoir que cette terre, c’est à D. qu’elle appartient et il témoigne du savoir que c’est Lui uniquement qui fait pousser la récolte. Tout homme croyant sait fort bien que l’Eternel peut envoyer sa bera’ha, Sa bénédiction, de la façon la plus inattendue et prodigieuse; cependant, être capable de vivre réellement et pratiquement selon ce savoir, est donné uniquement à celui pour qui la religion n’est pas une théorie mais un profond vécu. Et c’est justement cela que l’Eternel semble attendre du Peuple Juif!

La chemita concerne avant tout la terre mais ce n’est pas exclusivement elle qui est concernée. La chemita touche autant le commerçant et l’industriel qui habitent en Israël. Lorsque la terre diminue sa production, les fruits et légumes se font rares. Les produits agricoles, constituent un point de départ dans la chaîne de l’économie. Lorsque la nourriture est absente c‘est tout le commerce qui cesse. Tous les secteurs seront touchés et le chômage sera complet. C’est donc le peuple dans sa totalité qui s’affirme dans son emouna, dans sa foi inconditionnelle et inébranlable dans l’Eternel lors de l’année de la chemita.

Il convient certainement d’ajouter que, d’une façon générale, toutes les mitsvoth sont des affirmations et des attestations de la foi du Juif en son Créateur. Cependant, dans aucune mitsvah cette idée n’est aussi puissante et extraordinaire que dans celle de la chemita. Les hommes ont, depuis tous les temps, tenté de commenter et d’expliquer les mitsvoth. Certains parmi eux, comme les sociologues et les savants des sciences humaines, sont allés jusqu’à contester, à travers leurs commentaires, le caractère divin des mitsvoth. Pour tout ils avaient des explications: la cachrout n’était en fin de compte qu’une hygiène alimentaire et la taharat michpa’ha, les lois de la pureté familiale comme la séparation durant les règles et l’immersion dans le mikvé, une hygiène du couple. Le Chabbat, le jour de repos, savaient-ils nous dire, était là pour régénérer les forces corporelle. Bref, tout s’expliquait selon les sciences du comportement.

Cependant, les lois de la chemita ne tolèrent aucun commentaire de ce genre. Quelle peut être la motivation humaine qui amène l’homme à délaisser toute une année ses intérêts? Peut on vraiment trouver une explication quelconque pour le chômage complet de la terre 365 longues journées? Jamais, ni dans le passé ni dans le présent, a-t-on pu suggérer une raison valable qui justifierait un comportement pareil. (L’idée de la régénération des terres est certainement absurde. L’homme n’aurait certainement pas choisi de délaisser tous ses terrains la même année. Aussi aurait-il la possibilité de les travailler plutôt en rotation de sorte de continuer de tirer un profit permanent.)

Vechaveta ha’arets lachem. Et la terre chômera pour D. L’arrêt du travail cette année est uniquement, comme le texte nous le dit, à l’intention de D.!

C’est que la chemita est la mitsvah témoin par excellence de l’alliance entre D. et son peuple. La chemita est en effet une preuve tangible et incontestable de l’origine divine de la Torah.


Comment s’occupera la population d’Israël pendant cette longue année? Qu’est ce qu’ils trouveront, paysans, commerçants et industriels, comme passe-temps pendant cette période prolongée?

C’est ici que nous touchons au troisième thème, celui de l’étude de la Torah.

D. a prévu que Son peuple soit en permanence disponible, préoccupé et occupé par l’étude de la Torah et des mitsvoth. C’est là que se trouve la finalité même de notre passage ici sur terre. C’est là le sens du repos du jour du Chabbat et des multiples jours de fêtes et de ‘hol hamo’ëd. D. a tenu à ce qu’on appelle une année sabbatique, une année entière où, faute d’autres occupations, on puisse se consacrer complètement à Ses commandements. Car, ces mitsvoth ne sont pas l’exclusivité de certains membres de la nation; le peuple juif dans sa totalité est qualifie de mamlehet kohanim, d’une nation de prêtres. Combien de personnes - de bonne foi - trouvent réellement le temps de méditer, de s’engager dans les choses importantes de la vie et de se verser dans l’étude? Combien de personnes, à la fin de leur vie, regrettent ne pas avoir su se rendre disponibles pour confronter l’essentiel de l’existence? C’est là le sens du cadeau de la septième année. C’est une année qui présente à l’homme la possibilité ultime de rehausser et de sanctifier le temps.


© Centre d'Etudes Juives Ohel Torah

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