PARCHAT CHEMOT

ELLE ETENDIT SON BRAS POUR PRENDRE

Commentaire inspiré d’un cours de Rav Jessurun du Mercredi 6 novembre 1996

Maître Henry Bouchara
Avocat du bareau de Marseille

Le chapitre II de la paracha Chémot commence à la manière d’'un "comte de fée". Voici que la propre fille de Pharaon s'’aprête à tirer des eaux celui qui deviendra le sauveur et le guide du peuple hébreu à travers les temps.

Plus exactement, si l’on s'en tient au verset (verset 5 chap.2) :vatichlah et amata vatikahéa  -elle envoya sa servante pour le prendre-, ce n'est pas Bitya, la fille de Pharaon, mais sa servante qui s’est avancée pour récupérer le précieux couffin.

Deux questions peuvent se poser à la lecture de ce texte : d'une part, comment se fait-il que ce soit dans la propriété même de Pharaon, et de surcroît, par sa propre fille qu'est violé son décret le plus redoutable visant à exterminer tous les enfants mâles Hébreux ?

D’autre part, une question sémantique nous interpelle : pour quelle raison la Thora désigne-t-elle la servante de la fille de Pharaon par ama alors que ce terme est habituellement réservé aux servantes juives (on préfère habituellement pour désigner les servantes non-juives le terme de chifra) ? D’après Rachi, nos maîtres expliquent la présence du mot -ama - pour traduire " bras " et non pas servante. On peut alors comprendre le texte de la façon suivante : "elle étendit son bras pour le prendre". Le berceau étant par ailleurs très éloigné de Bitya, on déduit que son bras s’est allongé miraculeusement de plusieurs mètres pour qu’elle aît pu l’'atteindre.

Nous serions en fait en présence de deux miracles :

Le premier miracle, de la part de Bitya, la fille de Pharaon, qui brave les interdits de son père, l’'hostilité des servantes qui l’'entourent, et qui n’est pas découragée de surcroît par la distance qui la sépare du nourrisson : Le second miracle de la part de D... qui "prête son secours" à Bitya pour qu’elle accomplisse son projet de sauvetage, en allongeant son bras de plusieurs mètres!

Ce qu’il y a d'’admirable dans l'acte de Bitya, c’est précisément son côté insensé : le geste de Btyia aurait du en toute logique ne servir à rien. En effet, qui à sa place aurait tendu son bras pour sauver un enfant situé à une trentaine de mètres ? N’importe quelle personne raisonnable se serait moqué de la fille de Pharaon, comme on se moque de tous ceux qui à première vue agissent de façon inutile. Ce que vient nous apprendre ici la Thora à travers le comportement de la fille Pharaon, c’est qu'il existe dans la vie, des situations où il faut agir tout en sachant que le geste que l'’on s’'aprête à faire est dérisoire.

Un midrach illustre bien cette idée : lorsque Pharaon a consulté ses trois conseillers Iyov, Yitro et Bilam sur le sort à réserver au peuple juif, Bilam a répondu qu'’il faudrait les exterminer, Yitro s'’est sauvé, quant à Iyov, il s’est tu. Il s’'est tu, non pas parce qu’il se désintéressait du devenir du peuple juif, mais parce qu’il était certain que sa réponse ne changerait rien à la décision de Pharaon. Le midrach raconte que Iyov a énormément souffert suite à ces évènements, au point d'’en pleurer.

Il eût alors une discussion avec Hachem qui lui demanda : "Pourquoi pleures-tu ?" "Cela ne sert à rien" ! Iyov répondit : "je ne pleure pas parce que cela a une utilité quelconque, je pleure parce que je souffre!" La leçon était comprise : dans la vie on ne doit pas agir que lorsque notre action semble vouée au succès. Il y a des moments où la vérité est tellement forte, qu’elle doit nous faire réagir, fusse contre la logique, contre la majorité, ou même contre la nature. Mais cette qualité de emeth, de vérité, exige la pureté, une pureté que possédait Bitya qui ne s’appelle pas pour rien "fille de D..."[signification du nom Bitya]. L’'impulsion qu’'elle a eu était plus forte que les lois de la nature, plus forte que les discours rationnels de son père qui démontrait dans ses "meetings" que si on laissait le peuple juif se multiplier, il serait bientôt plus nombreux que les Egyptiens.

Il y a là un parallèle évident à faire avec les discours xenophobes que certains partis politiques nous servent. Il est intéressant de noter que ces discours s'’appuient avant tout sur un logique qui se veut simpliste à l’'extrême : ils procèdent finalement de la même façon que Pharaon, en comparant les démographies françaises et immigrées, et en tirant la conclusion, qu’'à terme, la France, submergée par le nombre, aura perdu sa culture et son identité. Si on suit leur raisonnement, ces politiciens du pire n’ont pas nécessairement tort, mais si l’'on conserve un tant soit peu de sensibilité - de pureté - on rejette sans même réflechir ce discours pharaonique, fusse contre la logique.

Il existe donc des situations où être logique, c’est être mauvais. Bitya, a agi en n’'écoutant que son coeur, elle n’'avait que faire des thèses racistes de son père, elle n'’a pas été non plus retenue par les lois de la nature, elle a agi par passion. Force est de constater, que notre monde, en opposition avec le monde futur, appartient à ceux qui sont passionnés, et pas forcément à ceux qui sont dans la vérité. Ce principe, largement vérifié, entraîne la tragique conséquence que lorsqu’'à un moment le mal est vécu avec plus de passion que le bien, le mal l’'emporte au prix de terribles tragédies. Et l’'Histoire contemporaine nous a montré à maintes reprises les conséquences de ce rapport de forces...

Et n'’est-ce pas avant tout parce qu’Abraham défendait ses convictions avec passion, qu'’il a fait de ses propres valeurs, des valeurs universelles. Abraham, lorsqu'’il se préparait à accomplir la Akéda - le sacrifice d’Isaac-, était tellement pris par le désir d’'accomplir la volonté de D... et de faire le bien, qu'’il a tenu à régler lui-même tous les détails techniques de son expédition. Alors qu’il disposait d'’un serviteur dévoué, Abraham a ainsi tenu à sceller son âne de ses propres mains. Ce détail qui ne nous est pas donné sans raison par la Thora, montre le dévouement total que peut avoir un homme lorsqu'’il accomplit un acte qui lui tient à coeur. A ce moment, pas question d’'utiliser ses serviteurs même si l’on dispose d'’une armada à son service, on veut avoir le plaisir d’accomplir soi-même les préparatifs.

De même, Bilam lorsqu’il se préparait à maudire le peuple juif, était passionné, comme l'’était Abraham ; lui aussi a scellé de ses propres mains son âne. Seulement Bilam, contrairement à Abraham agissait pour le Mal. Et si l’'entreprise de Bilam a échoué, ce n'’est que parce que le rapport de forces a tourné en faveur d’Abraham. La passion d’Abraham était plus forte que celle de Bilam.

Le geste de Bitya réunit la passion et la pureté, c’'est en cela qu'’il a eu un écho dans le ciel et qu’il a entraîné le miracle de D... Peu nous importe au fond de savoir si c'’est le bras de Bitya qui s’est allongé pour atteindre le bébé, ou si c'’est une servante, qui, voyant la réaction passionnée de Bitya et sa volonté claire de sauver l’'enfant, a agi pour elle. Dans un cas comme dans un autre nous sommes bien au devant d’un miracle. Un miracle d’autant plus grand que c’'est au sein même du palais de Pharaon, qu'’un enfant juif et pas des moindres a été sauvé. Ceci pour nous apprendre que même dans les situations qui semblent les plus désespérées, la providence divine s'’exerce pour extirper le bien du mal.
 

 
© Centre d'Etudes Juives Ohel Torah

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