PARCHAT NO'AH

LA PAROLE, FORCE OU DANGER ?

M. David Amsellem
Epinay

Rav Yéhochoua ben Levi dit : (Péssah'im 3a), un homme se doit toujours d'employer un langage correct, on apprend cela de la Torah, qui d'habitude s'exprime d'une manière courte, et pourtant lorsqu'elle parle des bêtes impures que Noah a fait rentrer dans la Téva, l'arche, elle utilise une forme longue de 13 lettres acher énéna téhora  (qui ne sont pas pures) alors qu'elle aurait pu utiliser une forme courte de 5 lettres hateméa (mot qui désigne la souillure).

On a du mal à saisir le sens de cette Guémara, cela nous paraît être une délicatesse de langage démesurée, on a plutôt tendance à penser qu'il faut parler franchement ; un langage direct est plus clair et plus précis.

Je voudrais d'abord me pencher sur un autre passage qu'on lit à l'entrée de Kippour, plus précisément, la prière de kol nidré, où l'on procède à l'annulation de nos voeux. C'est un moment où l'on fait le point avec nos engagements non tenus. On peut se poser la question : tenir sa parole, certes, c'est important, la Torah nous le demande même par un précepte positif, mais on a du mal à comprendre que nos sages donnent à cette prière une place si centrale jusqu'à ce qu'elle devienne l'introduction au jour de Kippour!

A priori, il faut dire, que cette parole non tenue de laquelle on parle, c'est un mode de vie que l'on dénonce, on dénonce une vie où D… et les valeurs morales ne seraient présentes chez nous que superficiellement. On tient très souvent des discours de moralité, on défend fréquemment des causes justes, on fait même parfois l'éloge de la sagesse, mais dans le fond il y a lieu de s'interroger, sommes-nous réellement attachés à toutes ces valeurs ? A-t'on avec elles une véritable expérience de vie ? Ou ce ne sont plutôt que des paroles, une vie de façade que l'on aurait fabriquée, une image de soi que l'on entretient avec soin, où D… et les valeurs sont présents certes, mais seulement extérieurement… Voilà le sens de cette prière à la veille de Kippour, un moment où on cherche à se rapprocher de D… véritablement, alors on condamne la "parole non tenue", qui symbolise par excellence cette tendance qu'a l'homme à paraître plutôt qu'être. On dénonce la non proximité que l'on a avec les choses que l'on fait, ce décalage énorme qu'il y a entre ces paroles et nous. "Paroles" qui par définition sont des engagements non tenus car elles ont révélé que nous étions à la hauteur de perceptions élevées sans pour autant les avoir vécues. Et c'est la critique que le Prophète Yéchaya nous a déjà faite, d'avoir servi D. avec notre bouche, nos lèvres, mais sans que notre coeur y soit.

Par ailleurs, on connaît le principe qui dit kol hapossel bemoumo possel (Kidouchin 70a) la Guémara décrit ici une forte réalité à laquelle nous sommes confrontés régulièrement, à savoir, que celui qui souffre d'un problème a tendance à critiquer facilement les autres de ce même problème, il va grâce a cela se soulager, car il va tout d'abord se donner l'impression de ne plus être le seul à souffrir de ce problème, d'autre part, et cela est plus grave, il va se donner la fausse impression d'avoir corrigé son défaut, car celui qui critique l'autre se voit forcement au dessus de la critique, et ce point est dangereux, car il ne va plus se connaître lui même. Surtout qu'il s'agit le plus souvent de problèmes importants qui nous dérangent beaucoup, et c'est cette frustration de se sentir dans l'engrenage de la faute sans trop savoir comment en sortir qui nous pousse à faire disparaître le problème extérieurement. Et je pense que lorsqu'on dit que celui qui souffre d'un problème a tendance à le voir chez "les autres", ce n'est pas seulement chez d'autres hommes ; Mais c'est dans tout ce qui l'entoure, chez une bête et jusqu'au plus petit objet qui fait partie de son décor. N'avons nous jamais constaté que les personnes négatives ne voient tout autour d'eux que du négatif.

Et c'est je crois un des aspects de la première Guémara que nous avons citée ; pour rester clair avec soi même on se doit dans la mesure du possible de ne pas parler d'une manière négative, car on se sent moins souillé lorsqu'on a dit que quelque chose d'autre l'était, même s'il ne s'agit que d'une bête, alors que dans le fond il n'en est rien.

La Torah nous met en garde à plusieurs reprises, à travers plusieurs Mitsvots de ne pas vivre une vie d'illusion, mais d'être proche de la réalité. La plupart des hommes sont conscients que l'on ne peut se réaliser qu'à travers un attachement à des valeurs, seulement le piège c'est que la plupart d'entre nous se donnent l'impression de les vivre, sans véritablement les intégrér.

On peut donc dire que la parole peut être une force unique qui nous permet de quitter le monde abstrait de la pensée pour commencer à toucher du doigt la réalité ; mais elle peut être aussi un danger, car cette parole peut rester en quelque sorte stérile, si au lieu de générer en nous une volonté de s'impliquer d'avantage par l'action elle créait chez nous l'illusion d'être déjà une personne respectable (comme ces engagements non tenus cité plus haut). Elle peut être aussi un danger car elle peut masquer la réalité (comme nous l'avons expliqué plus haut).

Puissions nous connaître l'amour et la jouissance réelle des Mitsvot ; Et que D… nous aide à nous connaître d'avantage, afin que l'on soit capable de répondre à nos besoins et à nos attentes les plus profondes.

  


© Centre d'Etudes Juives Ohel Torah

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