PARCHAT TEROUMA

UNE ACTION DESINTERESSE


Rav Yitshak Jessurun
 

Vaydabére Hachem éle Moché lémor. Dabére éle Bené Israël veyik'hou li terouma....
"Et Hachem a parlé à Moché en disant. Parle aux enfants d'Israël qu'ils me prennent un prélèvement...."
Le prélèvement dont il y a lieu ici était destiné à la construction du michkan, du tabernacle, le sanctuaire du peuple juif dans le désert, précurseur du temple à Jérusalem du roi Chelomo.

Sur le plan linguistique deux anomalies attirent notre attention : la première est le terme li, pour moi ; littéralement la traduction donne : qu'ils me prennent. Ce terme semble en trop puisque toute l'œuvre du michkan est, par définition, destinée à "l'usage" unique d'Hachem.

L'autre difficulté se trouve dans le verbe veyik'hou, qu'ils me prennent ; veyitenou, pour qu'ils donnent, aurait semblé plus approprié, puisqu'il s'agissait des offrandes "à donner" pour la construction de ce michkan.

En ce qui concerne le terme li, pour moi, la guemara cité par Rachi sur place, commente de la manière suivante : li, lichmi - c'est à dire que l'acte de donner nécessitait la kavana, la conscience et l'intention de donner spécifiquement pour le but du michkan. Le geste de donner en soi n'était pas encore suffisant ; le geste devrait être l'expression d'une intention pure. Cette intention au moment du prélèvement comptait donc ; il fallait que, au moment même de la remise en mains des trésoriers de l'œuvre, ce soit lichma, intentionnellement pour Hachem. et ce, avec l'exclusion de toute autre pensée éventuelle. Il fallait donc s'assurer qu'on n'offrait pas ce prélèvement mécaniquement, par phénomène de mode, par gêne envers d'autres donateurs ou en encore en espérant en tirer honneurs ou bénédictions.

La notion de lechem mitsvah, à l'intention de la mitsvah, s'applique à l'ensemble des mitsvoth; a priori toute mitsvah doit être effectuée pour la cause de la mitsvah, pourquoi donc ici cette précision ?

De surcroît, dans Pirké Avoth, les Maximes de nos Pères on nous enseigne : le'olam ya'assok adam ba Torah chélo lichma, chémitokh chelo lichma ba lichma - On nous conseille toujours d'évoluer dans la Torah et les mitsvoth (même) sans l'intention spécifique (lo lichma) car c'est par ce biais qu'on finit par agir avec intention (lichma).

Nous voyons donc qu'ailleurs, en dehors du michkan, le lo lichma, le manque d'intention peut être admis. Rav Haïm de Voloshin dans son œuvre Néfech Ha'haïm va jusqu'à affirmer que dans un premier temps le lo lichma est un incontournable ; l'homme n'est point capable dès le début d'agir si spirituellement, complètement désintéressé et uniquement pour la cause de la mitsvah, c'est pourquoi le terme employé est le'olam, qu'il faut toujours admettre qu'on agit avec un intérêt, du moins pour pouvoir démarrer l'accomplissement des mitsvoth.

Toutefois, ici, dans la mitsvah de faire des offrandes pour le michkan on demande immédiatement une attitude supérieure ; une aptitude à agir exclusivement dans l'intérêt de la mitsvah sans la moindre rentabilité personnelle.

Rappelons la raison d'être du michkan. Selon plusieurs commentaires l'ordre de sa construction venait directement après le pardon de la faute du veau d'or. Accorder aux Bné Israël de construire une maison pour la chekhina, la présence divine dans ce monde, était la façon la plus extraordinaire d'Hachem de leur faire savoir que réellement il leur avait pardonné, car il allait accepter de leurs mains un cadeau aussi intime que celui-ci!

Si dans toute autre mitsvah, l'attitude de lo lichma peut être admise, nous comprenons fort bien que ce ne pouvait pas être le cas ici. Celui qui vient d'offenser son prochain et souhaite se réconcilier et entend à ce but lui offrir un cadeau, doit faire cela de pleine conscience et sans intérêt secondaire, sinon mieux faut il ne rien faire. Tout cadeau fait avec le moindre intérêt ailleurs ne risque que de faire une moquerie de la situation. Car, comment l'autre saura que réellement on a souhaité laisser les querelles définitivement derrière soi ?

A certains moments dans la vie, toute personne doit savoir agir lichma, sans aucun autre intérêt que pour la cause elle même. En particulier lorsque l'enjeu se trouve dans des relations avec autrui ; ici, pour le michkan la relation avec Hachem.

Maintenant nous pouvons également comprendre l'usage du terme veyik'hou li, qu'ils me prennent : Hachem a-t-il vraiment besoin de nos cadeaux et est ce que réellement Il a besoin d'un michkan ?

Ce michkan est la manière pour nous de retrouver Son intimité et Sa proximité. En donnant, en toute sincérité, tous ces matériaux pour la construction du michkan, en quelque sorte on "prenait" ou on "reprenait" Hachem parmi nous!

Hachem n'a rien besoin du tout, ce qu'on lui donne est le Sien au départ ! Veyik'hou li doit être le plus littéralement possible, qu'ils Me prennent. Donner au michkan signifiait exprimer sa loyauté envers Hachem, le prier de se réinstaller au sein du peuple juif, lichma, pour cette unique cause.


© Centre d'Etudes Juives Ohel Torah

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