PARACHAT TOLEDOTH

PARAITRE OU ETRE...

Jérôme Drai
Ingénieur en Télécommunication, Créteil

...et non pas paraître et être, qui semble laisser place au dédoublement de personnalité, à la contorsion de l'homme vers des enjeux et des objectifs si différents.

Nous allons essayer de comprendre quelles sont les personnalités distinctes de Yaacov et Essav, mais en préalable, donnons une définition à notre titre :

Le paraître est l'image que je souhaite projeter aussi bien vis à vis de mon environnement que de moi même ; vis à vis de l'environnement, ce sont mes vêtements qui expriment une condition sociale, c'est aussi mon langage et à travers mon langage, mes idées et mes combats.

Vis à vis de moi même, c'est cette relation que j'ai avec un miroir : “ Miroir, dis moi si je suis (si je parais, aurait du dire la sorcière) la plus belle du royaume ”, relation troublante de l'homme avec son égo. Un homme qui se regarde dans un miroir est soucieux de son paraître et peut croire, à grand tort, que son être correspond à l'image réfléchie. Il est bon de noter ici une certaine forme d'interdiction halakhique à se regarder dans la glace, lorsqu'il s'agit d'un homme.

Nous allons voir comment Essav, faux semblant de Yaacov, a dégradé les potentialités de son être, en conservant l'image d'un Tsadik avec sa barbe et son chapeau.

L'être, quant à lui, ne correspond à aucune image scintillante, mais à la vérité intrinsèque de l'âme, aux transformations qu'un homme opère sur sa nature relativement au travail qu'il fait sur ses midots, ses traits de caractère. Les actions d'un homme permettent de définir son être : “ Dis moi comment tu agis, je te dirai qui tu es ”.

Nous allons voir comment Yaacov, malgré son déguisement grotesque en Essav, a agi avec une farouche volonté de vérité et de justice : Titène émeth léYaacov.


Voyons dans un premier temps et par des exemples précis, comment cette paracha est riche de mots à double sens et autres apparences trompeuses. En effet, la section démarre avec une réelle difficulté de compréhension : “ Voici les générations de Isaac fils d'Abraham ” et on s'attend à l'éventuelle énumération des enfants de Isaac, alors que la suite nous réitère que “Abraham a engendré Isaac” !

Rachi nous explique cette redite par la ressemblance, quasiment un clonage, entre le père et le fils, de façon à dissiper tout soupçon vis à vis du géniteur de Sarah qui aurait pu être Avimélekh, comme certains le signifiaient. Remarquons aussi, comme le souligne le Baal Hatourim, que la valeur numérique de “ a engendré (Holid dans le texte)” est celle de “ ressemble (Domé) ”.

Le décor de cette paracha est donc posé, la lignée relative aux potentialités des filleuls est préservée. Isaac, fils d'Abraham est apte à assurer la continuité du peuple hébreu. D'ailleurs, grâce à cette ascendance, la portée de la prière d'I'saac pour avoir un enfant est beaucoup plus forte que celle de Rivka qui semble être, d'une part, la plus concernée, et d'autre part, l'exemple même de la Ba'alat téchouva, celle qui a su rester une perle au milieu d'une famille de mécréants. La Tora précise à deux reprises ses origines peu glorieuses, comme pour préciser (Rachi) par contraste, sa pureté intrinsèque. Remarquons au passage que Rivka est présentée comme une femme stérile ki akara hih, et le Baal hatourim nous précise que le hih (elle)  peut se lire sans ponctuation houh (lui)- qui sous entend que Isaac est aussi stérile.

Voyons dans un deuxième temps comment des êtres au paraître si ressemblants, avaient des ambitions et des objectifs de vie antinomiques. Pour cela, il nous faudra étudier quelques uns de leur traits de caractères. Tout d'abord, comment pouvons nous prétendre que Yaacov et Essav se ressemblaient ?

S.R. Hirsch afirme que Yaacov et Essav sont des jumeaux qui se ressemblent extérieurement, c'est à dire dans leur paraître. Alors comment expliquer Admoni (Essav était roux)” ? Le Baal Hatourim précise que Essav était couvert du sang de la matrice de Rivka qui a saigné de façon abondante, punition “mesure pour mesure” de ses plaintes.

Examinons quelques traits de la personnalité d' Essav : Certes il ne s'agit pas que d'un chasseur de gibiers, mais d'une personnalité forte, et très intelligente, mais qui n'a pas su prendre conscience de sa grandeur de juif avec les contraintes s'y afférant. Il lui était préférable d'accumuler des “points ” dans le monde ci ñ bas, plutôt que de travailler pour le 'Olam Aba. La vente du droit d'aînesse en est une preuve flagrante. Yaacov aurait il abusé d'un frère affamé pour lui soutirer son droit d'aîné et ainsi ravir la bénédiction de Isaac ?

Certainement pas ! Yaacov prend bien soin de faire reprendre ses esprits à son frère en lui donnant du pain, pour raviver son esprit. Mais Essav fait du zèle, il est gourmand et après tout, le plat de lentilles qui était le plat de deuil en la circonstance du décès d'Avraham devient l'expression de l'importance de la matérialité de ce monde sur le monde futur.

Mais alors pourquoi Essav est prêt à tuer son frère lorsqu'il réalise que ce dernier a été béni par Isaac ? En fait, si Essav consacrait 90% de son temps à des occupations profanes, il utilisait 10% de son temps à essayer de paraître 100% Tsadik vis à vis de son père. Il a transformé le nom de sa compagne idolâtre en Yéoudith, la juive, pour tromper son père sur le caractère païen de son épouse. Il allait jusqu'à poser des questions qui le faisait apparaître comme un juif très pratiquant, car il était conscient intellectuellement que la vérité était bien celle de la Tora. Ceci est corroboré par les dires de Rav Aharon Kotler (Zatsal) : “ Il est impossible de dire que Essav, qui avait grandi dans la vertueuse maison d'Avraham et de Isaac, ne connaissait pas la vérité sur D. ; des miracles se produisaient dans cette maison, et on y voyait souvent des anges. Mais Essav était attiré par les plaisirs du moment : Comment une vie modeste et restreinte pourrait elle lui procurer ce frisson de plaisir que l'on a à fondre sur sa victime et à savoir qu'on l'a vaincue ? Essav se rebella sciemment contre D., préférant à une vie vertueuse, l'assouvissement de ses passions ”. Et cette prise de conscience, ce déclic, cette réalité absolue de la vérité, il ne peut supporter d'en être exclus. Le réveil de Essav est malheureusement tardif, et malgré ses efforts de téchouva lorqu'il épouse Basmath fille d'Ismael, qui est aussi appelée Mahalath (de mé'hila comme pour signifier que le fiancé obtient pardon de toutes ses fautes au moment de son mariage), il n'en est rien car comme le souligne Rachi, il ne fait que rajouter une femme de plus dans son Harem sans en divorcer les autres.

Attention, car l'image d'un Essav aux bonnes manières, avec des signes extérieurs de judaïsme, nous guette à tout un chacun. Le seul paramètre, la seule force, qui doivent guider notre conduite est basée sur la crainte de D. et de ses préceptes. Ce que Yaacov a vécu au quotidien.

Examinons, à présent, quelques traits de la personnalité de Yaacov : Déjà dans le ventre de sa mère, il avait une inclinaison naturelle vers les lieux d'étude, c'est à dire des lieux où la vérité est analysée, disséquée, discutée, et même disputée pour en comprendre toutes les facettes et ainsi s'approcher de la lumière divine. Yaacov n'était pas pour autant conditionné, et il a du lutter 100% de son temps pour apprendre et aiguiser son esprit sur la Tora. Yaacov est appelé Ich Tam c'est à dire un homme intègre, comme dit S.R Hirsch, un homme qui ne connaissait qu'une seule orientation à laquelle il se donnait tout entier, car il était entier dans tous son “ être ”. Il était pleinement absorbé par la tâche qui lui incombait en tant que petit fils d'Avraham, et fils de Isaac. Il est appelé Yochev ohalim  (assis dans les tentes), car il reconnut et enseigna que la plus haute des tâches humaines consistait à utiliser toutes les ressources spirituelles humaines au service des buts que D. leur avait assignés. Après avoir étudié au Beit Hamidrash d'Avraham, il est allé étudié dans ceux de Chem et de Ever avec une assiduité et une persévérance exceptionnelle.

Yaacov ne fait pas de zèle, et bien que son déguisement d'habit suffit à induire Isaac en erreur, pourquoi n'a t-il pas aussi déguisé sa voix par souci de cohérence ? Justement l'incohérence apparente n'effraie pas Yaacov, intègre et imperturbable devant son père, et son seul souci est d'écouter Rivka sa mère, prophétesse, qui ne lui précise à aucun moment de modifier le timbre de sa voix.

Conclusion (tirée d'un discours de Rav Moché Feinstein zatsal)

“ Un juif ne doit pas penser qu'il est correct de rechercher la satisfaction de tous ses désirs. Rêver d'acheter une belle voiture ou une maison luxueusement meublée, pourvue de gadgets dernier cri ne peut qu'engendrer un besoin d'argent. Il est clair que nous ne devons pas chercher à augmenter encore notre niveau de vie. Si seulement nous résistons au Yetser Hara qui exige tous les luxes que l'on pourrait atteindre, nous pourrions consacrer moins de temps à nos affaires, et trouver plus de temps pour l'étude de la Tora ”.

Ce dvar Torah est dédié à la mémoire, lilouy nichmat, de ma belle mère :
Clara bat Mazal Tov.
  
© Centre d'Etudes Juives Ohel Torah

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