PARCHAT VAERA

LA PLAIE DES GRENOUILLES


M. Yoel Danan
promoteur immobilier, Strasbourg

A propos de l'une des dix plaies que D. a envoyées sur l'Egypte, les grenouilles, il est écrit au verset 2 du chapitre 8 : "Aharon a étendu son bras sur les eaux d'Egypte, LA grenouille (TSEFARDEA) monta et envahit la terre d'Egypte."

Pour quelle raison le mot grenouille est-il employé au singulier dans ce verset, alors que dans toutes les occurrences de ces versets précédents et suivants, il est employé au pluriel : les grenouilles ?

Etrangement, Rachi, contrairement à son habitude, apporte sur ce point l'explication homélitique (drach) avant celle du sens premier (pchat). "Il n'y avait qu'une seule grenouille, ils la frappaient et elle se divisait en de nombreux essaims. Voilà le Midrach. Quant au pchat, il y a lieu de dire qu'une multitude de grenouilles est désigné par un singulier collectif : GRENOUILLERIE en français.

En fait cette singularité du singulier qui interpelle Rachi trouve sa source dans la guemara Sanhédrin 67b qui rapporte une discussion entre rabbi Akiva et rabbi El'azar ben Azaria. "Que signifie : et la grenouille est montée ? Rabbi Akiva dit il y avait une grenouille et elle a rempli toute l'Egypte. Rabbi Elazar ben Azaria dit : il y avait une grenouille et elle a ameuté toutes les autres qui sont venues."

Quel est l'enjeu d'une telle discussion entre tanaîm (maîtres d'époque de la Michna) ? Et plus précisément quel est le signal que vient nous émettre le passouk (verset) dans l'emploi du mot grenouille au singulier à cet endroit, précisément au moment du surgissement de la plaie dans le pays ?

Pour essayer de comprendre ceci, revenons plus généralement à la notion de châtiment qui existe dans la Torah. Pour la tradition juive, une punition n'est jamais seulement une mesure de rétorsion destinée à expier une faute, à en payer le prix, fut-elle aussi dévastatrice que les plaies collectives d'Egypte.

Elle doit être avant tout porteuse de sens, renvoyer à la faute elle même et signifier au fauteur une prise de conscience de son acte, une ouverture vers la techouva, le repentir. C'est le principe de mida keneged mida, "une mesure face à une mesure".

Nos maîtres disent que la plaie des grenouilles était la plus terrible des 10 plaies d'Egypte. A elle seule, elle valait les dix, ce qu'illustre la répétition du mot "grenouille" dix fois.

"TSEFAR-DEA", celle qui se fait (re)connaître (dé'a) par son sifflement (tsefar).

Son coassement permanent, omniprésent, envahissant, empêchait les Egyptiens de dormir : Ceci renvoie au fait que les Egyptiens avaient empêché les Bné Israël de se lever la nuit ou tôt le matin pour prier, écrasés qu'ils étaient par leur charge de travail.

Par ailleurs, en décrétant la mort des nouveau-nés d'Israël, les Egyptiens avaient empêchéz les femmes juives de crier lors de leurs accouchements, les condamnant à un silence inhumain à ce moment. En regard de cela, ils furent condamnés à subir le coassement ininterrompu des batraciens.

Contrairement à la plaie du sang, que l'on pouvait fuir, ici, les grenouilles envahissaient même l'intérieur des maisons: "vata'al hatsefarde'a", la grenouille est montée. Le midrach raconte qu'elles surgissaient à travers les dalles de sol des maisons et pullulaient dans l'intériorité même des foyers égyptiens, leur interdisant toute intimité. Il leur était impossible de leur en interdire l'entrée. Pire que cela, elles s'introduisaient par les orifices des Egyptiens et les stérilisaient de l'intérieur. Allusion terrible à l'empêchement dans lequel les Bné Israël étaient d'exercer leurs rapports conjugaux et de procréer.

Plus encore, après s'être introduites dans les entrailles des Egyptiens, elles commençaient à coasser sans cesse, jour et nuit, sans une minute de répit, interdisant toute communication entre les Egyptiens qui ne pouvaient plus s'entendre dans ce vacarme assourdissant.

Horrible pendant au "souffle court" des Bné Israël, incapables de parler et d'échanger sous le joug d'esclavage. - MIDA KENEGED MIDA.

Dans le même ordre d'idée, essayons de répondre à notre question initiale : pourquoi la grenouille ?

Dans la Torah, cet animal fait partie des cheratsim, les grouillants. Peut-être ceci nous renvoie-t-il au verset 7 du chapitre 1 de Chemot/l'Exode : Et les Bné Israël avaient fructifié, grouillaient (vayichretou), s'étaient multipliés, étaient devenus puissants et la terre en était remplie. C'est le regard des Egyptiens porté sur eux.

Certes, ils avaient bien accueilli Joseph en Egypte, ils en avaient même fait leur prince. Mais que celui-ci fasse venir les siens et qu'ils se multiplient tout en restant unis, cela leur était insupportable.

Les deux avis, celui de rabbi Akiva et de rabbi El'azar ben Azaria, désignent les deux facettes de cette expansion. Pour le premier "plus on les frappe, plus ils pullulent", pour le second "vous en faites venir un, il ameute sa tribu".

Croître et multiplier tout en restant un peuple UN est fondamentalement l'opposé de l'Egypte. En égyptien, Par'o (= PE RA) signifie la "grande maison". Il a seul droit à ce terme. C'est la civilisation de la pyramide : une société stratifiée de castes hiérarchisées, toute entière au service du sommet, ro ou ra, le dieu finalité de tout.

Beth Israël c'est la "pyramide renversée", un seul père, douze tribus et une multitude de descendants tous fidèles à leur origine, tous garants les uns des autres . l'unique qui devient pluriel, multiplié, diversifié mais fidèle.


© Centre d'Etudes Juives Ohel Torah

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