Rav Yitshak Jessurun
Le Kotel Hama'aravi, le Mur des Lamentations, est aujourd'hui incontestablement le haut lieu de culte pour le peuple juif. Pratiquement chaque Juif a cherché l'occasion de se rendre à ce lieu pour s'y recueillir. C'est là qu'on peut laisser libre voie aux émotions et c'est là qu'on implore D. pour nous soulager de tous nos souffrances et pour subvenir à tous nos besoins.
Ce mur est le vestige du Temple de jadis. Qu'en pensez-vous du perpective de la reconstruction véritable et prochaine - disons littéralement demain ou encore aujourd'hui même!- de ce Beth Hamikdach, du complexe du Temple et ceci avec la reprise immédiate des sacrifices - puisque c'est cela la fonction première du temple ?
Autant de le dire franchement : probablement vous serez très réticent!
Vrai, dans chacun des trois tefiloth, prières, quotidiennes on prie pour la réalisation de ce projet mais chez combien de gens est-ce que cette partie de la prière se fait avec conviction ?
Vraiment, reprendre le service quotidien au Temple, d'abattre matin et soir une brebis comme korban 'ola, sacrifice d'élévation ? Vraiment, réinstaller la pratique du korban 'hatat, le sacrifice expiatoire qui nous oblige à égorger un animal pour chaque faute commise involontairement ? Oui, vraiment, à l'époque ultramoderne où on envoie des fusées dans l'espace, où on vit par le micro-ordinateur et où on a enfin établit les droits l'animal comme les droits de l'homme, tout cela paraît complètement dépassé, voire aberrant. Ce ne semble pas la dignité de l'homme moderne de se livrer à des telles pratiques. Pourtant, c'est pour cela que nous prions !
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Nous devons comprendre que les korbanoth, les sacrifices, n'appartiennent pas tant à un autre temps qu'à d'autres attitudes et surtout à d'autres sensibilités.
De nos jours, si quelqu'un, par mégarde, a consommé un aliment non cacher, (pas autorisé) il se dira probablement pour se tranquilliser qu'il ne l'a pas fait exprès, ce qui, l'admettons, est une vérité certaine. Qu'est ce que cela nous fait quand, par oubli, le jour de Chabbat, on appuie sur un interrupteur qui fait activer l'électricité? Vous direz sans doute que le fait même que vous faites Chabbat est déjà pas mal et que pour le reste, l'erreur est humaine !
Toutefois, autrefois les choses ne se passaient pas ainsi, on ne se donnait pas bonne conscience si simplement.
La personne ayant, même par inadvertance, mangé du taref, était bouleversé et paniqué et croyait qu'il allait mourir! Tant était la conscience de la gravité de la faute qu'il se sentait étouffé par cet aliment interdit !
Tout comme une personne qui a mangé un poison mortel ; se contentera-t-il de se dire: mais je ne l'ai pas fait exprès, et c'est tout ? Celui-ci ne sait pas à quelle vitesse courir chez un médecin susceptible à lui faire un lavage de l'estomac et d'avoir recours aux plus grands moyens.
Jadis les hommes et femmes juifs savaient que l'aliment non cacher, est encore plus mortel pour l'âme de ce que le poison l'est pour le corps... Jadis on était sensible aux fautes, de même qu'on était sensible à la présence d'Hachem. Hachem n'était point réduit à une idée intellectuelle ou théorique. On sentait Sa présence et de ce fait on craignait réellement de transgresser la Torah. Non pas par "peur" mais par conscience de l'enjeu : fauter signifie en vérité souiller son âme et se trancher d'Hachem. Cela revient à une sorte d'expérience de mourir !
Lorsque quelqu'un se rendait au Beth Hamikdach, au temple, ce n'était point pour aller "sacrifier" un animal, pour aller faire un "geste" à Hachem ou encore pour se "racheter". La faute étant devenue insupportable, c'était sa propre personne qu'il allait amener sur l'autel ! Et lorsque le couteau était posé sur la gorge de l'animal, le fauteur sentait la lame sur sa propre gorge. Ainsi c'était tout son propre être qu'il sentait passer "sous le couteau"...
Le mort de la bête permettait réellement à l'homme de revivre ; de redémarrer sa vie et ce avec tout la faculté de discernement de la pureté, de la finesse et la sensibilité intactes.
Le radical du mot "korban", sacrifice, Kouf, Rech, Beth, signifie "proximité".
Depuis la destruction du temple c'est la proximité et l'intimité entre Hachem et le peuple juif qui ont disparues. Sa présence n'est plus palpable, plus tangible aux êtres qui, à cause de leurs multiples fautes, ont perdu la finesse et la pureté nécessaire pour pouvoir ressentir Sa présence dans ce monde matériel et charnel.
Nous prions quotidiennement, trois fois par jour, pour la reconstruction du temple.
Ce n'est pas juste pour le redressement des murs et pour la réinstallation des pratiques ancestrales que nous prions. C'est pour toute autre chose. L'enjeu de nos prières est la sorte de personnes que nous souhaitons être : des êtres avec ou sans sensibilité à notre propre nechama, âme.
Nous vivons une ère ou toute sensibilité réelle à des choses de valeur de fond a complètement disparue. Un monde perdu, une ère close. Le Juif est à la quête permanente de son propre raffinement. Il cherche la redécouverte de l'homme, non pas comme être mécanique, scientifique, explorateur ou prodige, mais en tant qu'homme sensible à la fois à son propre intérieur comme à la voix divine qui traverse les voies de ce monde.
La guemara raconte que depuis la destruction du temple une bat kol, une voix du ciel, descend tous les jours en se plaignant : "gare ou gens à cause de l'humiliation de la Torah..." Cependant, nous avons perdu toute forme de finesse au point que même cette voix en détresse et alarmante reste sans être détectée par personne !
Le peuple juif sait que l'enjeu de la reconstruction du temple avec la pratique des korbanoth, est le retour de l'homme aliéné de lui même, vers ses propres sensibilités authentiques.
Bimhéra biyaménou, amen.
Que ceci soit pour dans une très proche futur dans nos jours,
amen.