PARCHAT TOLEDOTH

LA BENEDICTION DE ITSHAK


Uriel Hassine
Ingénieur, Marseille

Un des thèmes principaux de la paracha Toldoth est la bénédiction que Itshak donne à Ya’acov à la place d'Esav.

Une question essentielle, qui peut s’articuler sur trois axes, doit être posée :

Comment Ya'acov, connu pour son comportement de midat ha-emet (mesure de vérité) a pu agir avec, à priori, ruse et mensonge, quel a été le comportement de chacun des intervenants dans cet événement (Rivka, Itshak, Esav), et comment la Torah nous laisse sous-entendre que cette situation s’est déroulée comme elle devait se dérouler, de manière positive.

De ceci ressortira un important enseignement, à savoir de quelle manière se définit le respect et l’honneur dû aux parents.

Pour cela, nous allons prendre quelques versets en les étudiant étape par étape pour tenter de mettre en valeur le emeth dans le comportement de Ya’acov, Itshak et Rivka.

Et les enfants grandirent et Esav devint un homme qui savait chasser, un homme des champs, et Yaacov était un homme " intègre " qui habitait les tentes.(25/27)

Comme nous l’explique Rachi, la Torah, par ce verset, tient à nous décrire, avant d’entamer les événements en relation avec la bénédiction, le portrait de Ya’acov et celui de Esav.

Esav est un homme des champs qui donne l’apparence d’un tsadik, (homme juste) trompant son père par des paroles, en apparence, et un comportement pieux (ceci sera confirmé dans le verset suivant). Il montre en fait à son père ce que celui-ci veut voir en son fils mais au-delà, Esav agit comme bon lui semble. Bien sûr, contrairement à Ya’acov, qui lui est appelé tam, que l’on peut traduire par INTEGRE, qui habitait les tentes (de Chem et Eber où il étudiait la Torah), un homme entier dans son cœur et ses actes quelque soit la situation.

Et Itshak aimait Esav parce qu’il mangeait (des produits de) sa chasse et Rivka aimait Ya’acov. (27/1)

Ce verset met en fait en valeur les affinités d'Itshak avec Esav et de Rivka avec Ya’acov. Itshak aimait Esav, son premier-né ; Rachi explique, que le Targoum traduit ki tsayid bepiv par " dans la bouche de Itshak " : Esav préparait à manger, par les produits de sa chasse, à son père. Cette manière de dire " dans sa bouche " peut laisser supposer une certaine ironie de la part de la torah car, comme le dit le Midrach sans contredire cette interprétation, " dans la bouche de Esav " : Esav attrapait (la bouche de) Itshak et le trompait avec ses paroles. Il s’agit ici, comme le relève le texte, d’un amour avec condition, contrairement à Rivka qui aime (simplement, sans condition) Ya’acov.

Il est évident que l’on peut se demander ici, pourquoi on ne parle pas de Itshak avec Ya’acov et de Rivka avec Esav. En fait, Itshak pense que même si Ya’acov est plus méritant par son comportement, Esav lui est d’une part son premier-né (ce qui lui accorde pour Itshak une place privilégiée), d’autre part il fait plaisir (en apparence et nous allons montrer ceci plus loin) à son père et, enfin, Esav présente un caractère semblable à celui de son père mais dont les manifestations diffèrent : Itshak par rapport à l’obéissance de D.ieu et Esav par rapport à la force brutale envers les hommes et les animaux (ce que Itshak ne voit pas).

De plus, si le texte ne nous parle pas de Rivka avec Esav, c’est justement pour nous montrer que celle-ci connaît le véritable caractère de celui-ci.

Ce fut quand Itshak fut vieux et (que) la vue de ses yeux (était assombrie) de (sorte qu’il ne pouvait) voir, il appela Esav son grand fils et lui dit " mon fils " ; il lui dit : me voici. (27/1)

D’après Rachi, une des explications de l’assombrissement de la vue d'Itshak est pour que Ya’acov puisse bénéficier de la bénédiction à la place de son frère. Une fois de plus, on a l’impression que le texte nous prépare à une situation qu’il approuve.

Ce verset introduit aussi la demande de Itshak à Esav de préparer un mets afin qu’il puisse prodiguer à celui-ci la bénédiction.

On peut remarquer en outre que le texte mentionne pour Esav non pas beno habekhor mais beno hagadol. Nous pouvons alors suggérer que la Torah veut nous faire sous-entendre que le droit d’ainesse de Esav n’a pas été approprié avec ruse, mais pris de plein droit. Mais une question subsiste encore : qu’en est-il par rapport à Itshak ?

Ainsi, trois éléments peuvent être maintenant mis en valeur :

  1. Par ce raisonnement, Yaacov n’est pas fautif " par rapport " à Hachem.
  2. Nous verrons plus loin qu’il n’a pas transgressé l’interdiction de Itshak du vol de gibier nécessaire à la préparation du mets demandé.
  3. Ya'acov a-t’il trompé son père ?
Et maintenant prends, je t’en prie, tes armes, ton carquois et ton arc et sors vers le champ et chasse pour moi du gibier. (27/3)

Et fais pour moi des mets savoureux comme j’aime et apporte(-les) moi et je mangerai afin que mon âme te bénisse avant que je ne meure. (27/4)

Un père, pour bénir son enfant, a besoin que celui-ci agisse à son égard en lui faisant plaisir de sorte d'être :

  1. en joie de savoir que le fils agit comme demandé
  2. en joie d’être " rassasié " concrètement par le service rendu (ici par du gibier rapporté et cuisiné)
  3. en joie de savoir que le fils ait rempli la mitsvah du respect et honneur des parents.
Tout ceci pour établir une complicité parfaite et entière entre le père et le fils. Aussi, pour que la bénédiction du père envers son fils prenne tout son fondement et sa raison d’être, il faut une réciprocité complète.

On peut comparer avec ceci : quand on dit " baroukh atah " dans une prière, cela ne veut pas dire " béni sois-tu " (car on ne bénit pas Hachem) mais " de toi vient la berakha "(commentaire de Nefech Hahaïm). Aussi existe-t’il une réciprocité : je prie Hachem, je dis baroukh avec kavana et intégrité et Hachem m’envoie de ce fait la berakha. Tous nos efforts consistent ainsi faire à que l’on soit un réceptacle digne de recevoir la berakha, c’est-à-dire chacun doit se demander :  " quand donc mes actions atteindront-elles celles de mes pères, Avraham, Isthak et Ya’acov ? " (Tana Debei Eliahou Raba 25).

Analysons maintenant la manière dont Itshak demande à Esav de lui chercher du gibier et de lui préparer en mets.

Un terme, dans ce verset, est donné sous la forme, on peut dire, d’un avertissement. Rachi nous explique que le terme " li " dans vetsouda li ( et chasse pour moi ) est mis en valeur par Itshak pour faire comprendre que les bêtes que Esav doit chercher doivent être libres (sans propriétaires) et non des (bêtes) volées (pour que Esav agisse en accord avec la conception de rigueur de son père face à l’obéissance inconditionnelle de celui-ci à Hachem).

Itshak veut que Esav remplisse une mitsvah (de lui faire plaisir, en bonne et dûe forme, de façon intègre, sans que les bêtes soient volées), que le support de la berakha (la nourriture par laquelle il se rassasiera) repose sur du Emeth. Par ce biais, on peut comprendre que Itshak avait quelques soupçons sur le comportement de Esav.

Et Rivka entendit quand Itshak parlait à Esav son fils et Esav partit dans les champs pour chasser du gibier et (le) rapporter.(27/5)

A partir de maintenant, le texte introduit Rivka et décrit le comportement de Essav face à l’ordre de son père.

Dans ce verset, la torah ne dit plus pour Esav beno hagadol mais seulement beno, comme si le texte approuve la vente en bonne et dûe forme du droit d'aînesse d’Esav à Yaacov, n’attribue plus ce droit à Esav, et nous prépare au titre de bekhor de Ya’acov ou la prochaine perte du titre de Esav.

INTERLUDE :

Une explication : Ya’acov a racheté le droit d'aînesse à Esav car, voyant celui-ci désintéressé du service divin qui en découle et qu’il ne considérait pas, il ne pouvait envisager voir le bekhor descendant de Avraham et Itshak représenter ceux-ci. Yaacov avait donc envisagé de racheter ce droit d'ainesse à Esav, ce qu’approuve, on le voit ici, la Torah.

Le terme le-havi (pour rapporter ) est à priori en trop ; il aurait suffit de dire " Esav partit dans les champs pour chasser du gibier ". En fait, malgré l’avertissement (voir deux versets avant) de Itshak sur la nature du gibier à chercher, Esav va chercher celui-ci quelque soit le moyen, même par le vol si nécessaire (Rachi).

Esav a le raisonnement suivant : qu’importe de quelle manière je ramène ce que mon père demande, l’important est de le lui ramener ; Esav pense à satisfaire son père " matériellement " en négligeant malgré tout sa préoccupation " morale et spirituelle ".

Esav a d’ailleurs été comparé au porc qui met en avant ses pattes pour montrer qu’il est pur (Esav voulait mettre en évidence l’apparence du tsadik face à son père mais, en absence de celui-ci, il agissait comme bon lui semblait). Il mettait de plus ses beaux habits (ceux de Nimrod, qu’il a tué, qui fut son égal à la chasse), de beaux vêtements qui provenaient du gan eden, pour aller en présence de son père. L’apparence constituait pour lui la véritable finalité du respect des parents.

Pourtant, les Sages du Midrach Raba rapportent : " jamais personne ne pourra égaler Esav dans l’accomplissement du devoir de piété filiale ".

En fait, ce devoir de piété filiale dont on parle ici, et il est important en soi, ne constitue malgré tout nullement la finalité. Il représente en fait bien évidemment le respect et l’honneur dûs aux parents sous sa forme (et non sous son fond) la plus absolue.

Et Rivka dit à Yaacov son fils en disant : " voici j’ai entendu ton père parler à Esav ton frère en disant " :

Apporte-moi du gibier et fais pour moi des mets savoureux et je mangerai et je te bénirai devant D. avant ma mort. (27/6-7)

Ici, d’une part, Rivka répète à Yaacov les paroles de Itshak et, d’autre part, Itshak s’en remet à Hachem.

Rachi traduit "devant D. " (lifné Hachem) par " avec Sa permission, car il approuvera ce que je fais ".

De ce fait, avant de prodiguer sa berakha, Itshak s’en remet complètement à Hachem avec tout le bitahon que cela doit comporter. Pour Itshak, il ne s’agit pas d’une simple berakha et lui se place comme un intermédiaire d’Hachem auprès de sa " descendance ".

Aussi comprendra-t-on par la suite que Itshak (nous allons le voir au dernier verset que nous allons citer) ait accepté la place et la berakha de Ya’acov en tant que Bekhor au lieu de Esav.

Va, je t’en prie, vers le troupeau et prends pour moi de là-bas deux bons chevreaux et je ferai d’eux des mets savoureux pour ton père comme il aime. (27/9)

Rivka, connaissant son fils Esav et sa malhonnêteté, et soucieuse du fait que son mari ne doit pas être trompé et que les conséquences en seraient dramatiques, envisage d’enoyer son fils Yaacov, connu pour son intégrité, à la place de Esav. Elle lui indique ainsi comment faire sans avoir recours au vol (il n’était pas chasseur) et amener d’un cœur entier du gibier pur à son père. Yaacov agira d’ailleurs comme ordonné par sa mère, dans un souci d’obéissance à celle-ci, de volonté de ne pas voir son père trompé et tant l’enjeu est important.

D’après Rachi, les chevreaux que prend Yaacov ne sont pas volés car il se les procure, par ordre de sa mère, de la propriété de celle-ci. En effet, Itshak avait écrit pour elle dans son contrat de mariage, (la permission) de prendre deux chevreaux par jour.

Jusqu’à présent, on voit que Yaacov a toujours agi avec Emeth (vérité) et que son souci était de le rester continuellement même devant son père.

La volonté de Yaacov de faire honneur à son père réside dans un comportement se basant sur le fond (et la forme puisqu’il se revêtira des beaux habits de Esav) et pas seulement sur la forme comme Esav.

Y’aacov dit à son père : je suis Esav ton premier-né ; j’ai fait comme tu m’as dit ; lève-toi, je t’en prie, assieds-toi et mange de mon gibier afin que me bénisse ton âme. (27/9)

On passe maintenant à l’étape où Ya’acov s’introduit dans la tente de son père.

Une précision : d’après Rachi, Ya’acov dit " je suis celui qui t’apporte et Esav lui est ton premier-né. Par cela, on voit de quelle façon, techniquement et habilité, Yaacov évite le mensonge. En outre, Ya’acov parle à son père de manière si polie (ce qui n’est pas de l’habitude de Essav) envers son père, que Itshak commence à douter de l’identité de son fils et soupçonne, sans en être sûr, qu’il s’agit de Ya’acov et c’est ce que l’on voit dans le verset suivant :

Et Itshak dit à son fils : " comment se fait-il (que) tu as trouvé (si) vite mon fils ? ". Il dit : " car D., ton D., l’a fait advenir devant moi. (27/20)

Itshak est étonné de la rapidité avec laquelle son fils, prétendu être Esav, amène la nourriture. Il commence donc à le soupçonner d’être Ya’acov. Ya’acov, cependant, prouve (sans révéler son identité) par ses paroles, que c’est Hachem qui l’a fait venir à lui. Itshak connaissant Ya’acov comme un être intègre et dont les paroles sont aussi connues pour être emeth.

En outre, on se rappelle que Itshak a placé son entière confiance en Hachem quant au bon déroulement de la berakha. On comprendra ainsi comment par la suite, Itshak aura accepté cette situation,où Ya’acov a pris la place de Esav, après bien sûr le retour d’Esav qui permet à Itshak de confirmer cette situation et de réaliser de manière complète (et douloureuse malgré tout) qu’il s’agissait de Ya’acov et d’une décision d’Hachem.

Revenons à Ya’acov.

Une fois de plus, le langage poli et respectueux de celui-ci envers son père, le fait d’éviter tout mensonge, le souci de voir un homme intègre être bénéficiaire de la berakha, l’obéissance à sa mère sont des éléments qui mettent en évidence, et c’est là la finalité, le véritable kavod (d’un cœur et d’un acte entier) par lequel découlent des paroles et un unique comportement vrais de repect et d’honneur.

Esav quant à lui ne donne la priorité qu’à l’apparence de ses vêtements et paroles sans avoir avec ceci un cœur pur et entier, ce qui ne saurait, même s’il est grand, se définir comme un kavod complet.

On comprendra donc maintenant que Ya’acov, qui est le plus méritant et le plus réservé, puisse bénéficier lui, et Hachem a permis et fait en sorte que cela se passe ainsi, de la bénédiction ENTIERE du père car c’est un homme ENTIER.

Il est ainsi crucial de puiser en nous, de réfléchir de la manière la plus profonde qu’il soit, par le biais de l’étude de la torah, comme Ya’acov, afin de pouvoir saisir avec le plus d’objectivité mais aussi de sensibilité ce que nos parents veulent vraiment que nous soyons et nous fassions tels qu’ils le souhaitent eux (et non pas ce que nous pensons nous pour eux).

Et même si l’apparence, la forme n’y est pas, alors faisons en sorte que le fond y soit !

Ce devar Torah est dédié à la mémoire de ma grand-mère Rachel bat Gracia.

© Centre d'Etudes Juives Ohel Torah

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