Rav Yitshak Jessurun
Au début de cette paracha nous trouvons l'ancêtre Abraham assis devant sa tente, au plus chaud de la journée. Le midrach, cité par Rachi sur place, établissant le rapport avec la fin de la paracha précédente où Abraham vient d'accomplir la brith mila (circoncision) à l'âge de 90 ans, commente en disant que c'était maintenant le troisième jour après cette brith mila et qu'Abraham, personnifiant toujours le 'hessed, la bonté, était attristé de ne pas avoir des invités pour la première fois. Ignorant que par égard à son état fébrile suite à son intervention, Hachem avait délibérément éloigné les visiteurs, Abraham s'installa donc devant sa tente pour guetter d'éventuels voyageurs
En effet il vit de loin trois "anachim", trois hommes, et il accourut à leur rencontre pour leur offrir l'hospitalité. Après insistance, ceux-ci acceptèrent et s'installèrent devant la tente. Ensuite Abraham fit abattre trois bœufs pour servir, toujours selon la lecture du midrach, à chacun une langue avec de la moutarde, apparemment un délice suprême de l'époque.
Certes, à priori une hospitalité bien exagérée pour trois inconnus passagers qui de surcroît avaient l'apparence d'idolâtres, antithèse du concept monothéiste au service de D. d'Abraham. Nous savons avec le recul de l'histoire ce qu'Abraham ignorait alors : ces hommes d'allure vulgaire étaient en vérité des anges de D.
Posons encore une autre question : est-ce qu'Abraham recevait systématiquement tous les inconnus de cette manière à une époque où frigidaire et congélateur n'existaient pas encore ? A cette vitesse le père du monothéisme a dû voir passer bien vite tous ses troupeaux dans une hospitalité démesurée...
Nous pouvons cependant avoir une lecture en harmonie avec le personnage extraordinaire d'Abraham.
Abraham, d'après encore un midrach, avait des hésitations sérieuses quant à l'accomplissement de la brith mila. Il craignait que cet acte, à priori incompréhensible pour un homme de son âge, éloignerait ceux qui le fréquentaient du chemin de sa nouvelle Torah et du D. unique.
Pourtant il y avait bien la parole de D. qu'il fallait respecter...
Lisons ce texte donc de la manière suivante : Abraham a une certaine appréhension de l'acte non pas tant à cause des invités, des passagers et des candidats éventuels au monothéisme ; ceux-ci ne sont qu'une cause indirecte de ses craintes. La préoccupation d'Abraham est que la brith mila, la circoncision, va opérer une transformation totale de sa personnalité. Il lui semble que le fait de contracter une alliance véritable avec le Créateur et de sceller cette alliance sur sa chair, et ce, sur l'endroit de la procuration et du plaisir, va le rehausser à de telles hauteurs spirituelles que désormais il sera complètement coupé des gens. Tout simplement s'approchant à un niveau ptoche à celui de celui de l'ange, il craint de ne plus être capable de pouvoir apercevoir encore des personnes physiques, baignant dans les bassesses charnelles et matérielles de ce monde, que ceux-ci passeront désormais devant lui comme des fantômes invisibles. Or, ces gens, descendant d'Adam, ont bien vu la vie comme des créatures à l'image du Créateur.
Est-ce qu'il sera encore à même de voir le potentiel de l'ange même dans l'idolâtre ?
Et voilà donc qu'Abraham est pressé après l'acte le rehaussant au rang de l'ange de s'assurer qu'il peut encore voir des gens et lorsqu'il aperçoit trois hommes idolâtres du rang le plus bas de la société, il veut voir l'ange en eux et c'est ainsi qu'il les traitera en leur préparant le festin le plus royal possible !
Ainsi Abraham se montre - et par cela il nous montre - que, paradoxalement, plus l'homme s'élève plus est capable de voir la réalité spirituelle qui se trouve en toute personne et par ce comportement exceptionnel il obligera de la sorte que ces êtres ordinaires se conduisent avec lui comme des anges véritables.
Ainsi, ce ne sont pas forcément toujours ceux des métiers dits humanistes, les médecins, les philosophes ou les hommes de lettres qui s'identifient le plus avec la souffrance d'autrui.
Curieusement, ce sont généralement les gedolim,
les grands, les tsadikim, les justes qui ne dévient pas d'un
pouce de l'accomplissement minutieux des mitsvoth, qui s'avèrent
le plus proches des gens en détresse, qui comprennent le mieux les
besoins des pauvres et qui compatissent complètement avec la souffrance
d'autrui ; qu'ils soient juifs pratiquants, laïques ou non-juifs.
Ce sont les géants de la Torah qui sont capables de desceller derrière
les visage des anachim, des personnes vivant de la manière
la plus terrestre, un visage de malakhim, des anges de manière
que ces derniers eux-mêmes en présence des tsadikim
réagiront de la sorte.