Mr Ya'akov Tobaly
Jérusalem
Dans le premier chapitre de son Messilat Yecharim, le rav Moché Haïm Luzatto affirme que : "Le Créateur a placé l'homme dans un lieu (ce bas monde) où nombreux sont les éléments qui l'éloignent de Lui... et il se trouve véritablement dans un contexte difficile, car toutes les choses de ce monde matériel, positives ou négatives, constituent des épreuves pour l'homme. Par exemple, pauvreté et richesse".
La pauvreté peut, en effet, l'amener au vol ou au découragement. La richesse peut l'entraîner à s'enorgueillir et à se détourner de D.
Tout, par conséquent, est épreuve et pas seulement la pauvreté, comme on a tendance à le considérer, mais aussi toute forme de richesse ou de réussite matérielle ou même spirituelle.
Cette idée peut nous être difficile à comprendre, vue la contradiction apparente d'un quelconque danger contenu dans une valeur positive, ce qui entretient la confusion. Comment, en effet, considérer richesse et réussite comme des épreuves, des éléments pouvant être porteurs de négativité ; n'est-ce pas l'aspiration positive et justifiée de chacun que de réussir dans la vie ?
Nos sages nous enseignent :"Ma'assé avoth, siman labanim." - les actes de nos ancêtres sont un signe pour leurs enfants. En d'autres termes tout ce qui est parvenu aux patriarches adviendra aussi à leurs enfants, le peuple juif.
La paracha de cette semaine, au travers du comportement des patriarches, nous donnera un éclairage sur le caractère aléatoire de certaines réussites apparentes.
Nous assistons, dans cette paracha, à la rencontre appréhendée de Ya'akov avec son frère Esav de devant lequel il s'était enfui de nombreuses années auparavant, alors que ce dernier voulait le tuer.
Ramban (Na'hmanide) nous enseigne que le récit des préparatifs de Ya'akov avant sa rencontre avec Esav contient toute la leçon de notre exil parmi les Nations. Ya'akov se prépare en lui envoyant des cadeaux, tout en se préparant au combat, sans oublier d'adresser sa prière à D.
De même, dans notre exil actuel parmi les peuples, la soumission, les cadeaux, la prière et le combat semblent demeurer les mêmes armes dont nous disposons pour maintenir notre existence. Il est à noter que dans la littérature talmudique, Esav (ou Edom) fait référence à Rome, le berceau du christianisme. C'est pourquoi, il est devenu d'usage traditionnel de considérer le monde occidental comme représentant les descendants d'Esav.
Au moment de la rencontre de Ya'akov avec Esav, les messagers reviennent l'avertir : "Esav vient à ta rencontre et quatre cents hommes l'accompagnent." Ya'akov eut peur et fut angoissé. Cette répétition (peur/angoissé) est différemment expliquée par les commentateurs.
Le rav de Brisk l'interprète ainsi : Il eut peur qu'Esav ne vienne en ennemi, il fut angoissé qu'Esav ne vienne en ami. Car il avait peur de l'influence néfaste que celui-ci pourrait exercer sur sa descendance. Il se trouvait donc face à un dilemme : qu'il vienne en ami ou en ennemi, il avait à le craindre.
Cette interprétation appelle deux questions :
1) La Torah nous indique la marche à suivre quand, durant l'exil, Esav vient vers nous en tant qu'ennemi. Comment se fait-il que la Torah ne nous indique rien quand Esav vient en ami ?
2) L'amitié d'Esav est-elle sincère ou est-elle une volonté consciente de porter atteinte à Ya'akov d'une manière détournée ?
Si nous nous penchons sur l'histoire, nous pouvons nous demander si les peuples qui ont accordé l'émancipation aux Juifs après la révolution française avaient des mauvaises intentions à leur égard.
Il semblerait que dans un premier temps, un changement de mentalité réel et de nouvelles conceptions plus ouvertes - tolérance, liberté, charte de droits de l'homme et de liberté de culte - aient été à l'origine de cette nouvelle attitude quoiqu'ils aient entraîné, par la suite, une problématique nouvelle. Si les Juifs, sortant du ghetto, étaient désormais considérés comme égaux en droit et sortaient de leur statut de "peuple étranger vivant au sein d'une autre nation", ils étaient, en même temps, sommés de s'intégrer dans le creuset de la nation les absorbant. Comment s'intégrer à un autre peuple dont on est tellement différent ? Le droit à la différence ne risquait-il pas de rester théorique quand la tendance humaine est de mixer les cultures ou de gommer les différences et donc de tracer la voie à l'assimilation ?
Bien que les aspects positifs de l'émancipation n'échappaient pas aux grands maîtres de la génération de l'époque, ils appréhendaient fortement, comme Ya'akov, les risques pernicieux en découlant. Ils ont aussitôt saisi qu'avec la fin de la période d'épreuves des persécutions ouvertes des siècles antérieurs, s'ouvrait une nouvelle ère, non moins problématique ; celle des amitiés des peuples à notre égard.
Ils étonnant de constater que pendant des siècles le peuple juif a résisté victorieusement à l'épreuve d'Esav en tant qu'ennemi - persécuté par les croisés, hissé sur le bûcher de l'inquisition jusqu'à rendre l'âme pour la préserver juive dans la sanctification du nom de D. - et qu'à l'épreuve de l'amitié une grande partie du peuple ait succombé, identifiant émancipation à assimilation avec 70% de mariages mixtes dans l'Occident du 20ème siècle.
De là nous pouvons comprendre que lors de l'apparition de la haskala, mouvement juif, visant à rénover le judaïsme et à l'adapter à la société environnante, nos rabbanim s'y sont fortement opposés, par vue à long terme.
Pour terminer il ne nous reste plus qu'à savoir comment la Torah nous recommande de nous préserver des dangers spirituels de notre époque.
Rambam (Maimonide) [Michné Torah, hilhoth Dé'oth chap. 9] nous enseigne : "La nature de l'homme est d'être influencé dans sa manière de penser et ses actions par ses amis et son entourage et de se conduire comme les gens de son pays".
La pensé de l'homme ne dépendrait non pas de sa propre réflexion mais de son entourage !
Par conséquent, nous enseigne Rambam, l'homme doit s'associer avec les tsadikim (hommes justes) et s'asseoir (étudier la Torah) auprès des sages, "tamid", sans cesse.
Autrement dit, pour avoir une pensée juste, nous nous devons, autant que possible, d'étudier auprès des sages.
Seule l'étude de la Torah,
dans un environnement de Torah pourra nous préserver des influences
extérieures néfastes.